Gabriel se leva si brusquement que sa chaise heurta le mur.

— Qui ?

Claire eut un souffle tremblant.

— Ton père.

Pendant quelques secondes, Gabriel n’entendit plus rien. Ni le bruit des voitures derrière la fenêtre de son bureau, ni les voix de ses employés dans l’atelier. Seulement ce mot.

Ton père.

L’homme qui l’avait giflé. L’homme qui avait posé ses affaires devant le portail. L’homme qui l’avait regardé partir sans même lui demander où il dormirait.

— Tu es sûre de ce que tu avances ?

— Non. Pas encore de tout. Mais la police a retrouvé un ancien message, enregistré dans les archives d’un compte électronique que ton père utilisait à l’époque. Il aurait été transmis à Camille la veille de ton expulsion.

Gabriel ferma les yeux.

— Qu’est-ce qu’il disait ?

— Je préfère que tu le lises toi-même. J’ai une copie.

Elle lui envoya le document quelques secondes plus tard.

Gabriel ouvrit la pièce jointe.

Le message datait de dix ans auparavant, à 23 h 17, la veille de la nuit où sa vie avait basculé.

L’expéditeur était Marc Delcourt.

Le destinataire : Camille.

« Tu m’as promis que personne ne saurait pour les 120 000 €. Je vais régler ça comme convenu. Gabriel doit partir demain. Après cela, tu ne reparles plus de cet argent et tu ne donnes aucun détail à ta mère. Je m’occupe du reste. »

Gabriel relut le message.

Une fois.

Deux fois.

Puis une troisième.

Cent vingt mille euros.

Son père n’avait pas simplement cru Camille. Il avait négocié avec elle.

— Pourquoi ? murmura-t-il.

Claire répondit doucement :

— C’est ce que tout le monde essaie de comprendre.

— Non. Je veux savoir pourquoi mon père a préféré me détruire plutôt que de dire la vérité.

Il raccrocha.

Pendant dix ans, il avait imaginé les raisons de son expulsion. Il s’était demandé si son père le détestait secrètement, si sa mère avait eu honte de lui, si Camille avait toujours éprouvé de la jalousie.

Jamais il n’avait imaginé qu’une somme d’argent se trouvait au centre de cette histoire.

Et encore moins que son propre père avait participé à la dissimulation.

Gabriel prit ses clés et quitta son bureau.

Il avait une famille à retrouver.

Mais cette fois, il ne revenait pas pour supplier qu’on le croie.

Il revenait pour connaître la vérité.

Deux jours plus tard, Gabriel retrouva Claire dans un cabinet d’avocats à Lyon.

Elle avait changé. Elle semblait plus âgée que ses trente et quelques années, avec des cernes profonds et une façon hésitante de regarder les gens.

— Je sais que je n’ai pas le droit de te demander de me pardonner, dit-elle avant même qu’il s’assoie.

— Alors ne me le demande pas.

Elle baissa les yeux.

— J’aurais dû venir te chercher, ce soir-là.

— Oui.

— J’aurais dû croire que tu étais innocent.

Gabriel posa les mains sur la table.

— Tu me disais que tu me croyais. Mais tu as laissé tes parents décider à ta place.

Claire acquiesça, les larmes aux yeux.

— Je sais.

Il ne chercha pas à la consoler. Pendant dix ans, c’était lui qui avait eu besoin qu’on le console, et personne n’était venu.

L’avocate, Maître Delmas, entra avec un dossier épais.

— Monsieur Delcourt, nous avons obtenu plusieurs documents concernant l’ancien signalement. Certains éléments restent à vérifier, mais ils permettent de reconstituer une partie des événements.

Elle étala des relevés bancaires, des courriels imprimés et une copie d’une déclaration signée par Marc.

Les 120 000 euros provenaient d’un contrat d’assurance-vie souscrit par les parents biologiques de Camille.

Après leur mort, l’argent avait été placé sous administration jusqu’à sa majorité. Marc, désigné pour gérer certains aspects de son patrimoine avec l’accord des personnes compétentes, avait été chargé de protéger ses intérêts et de justifier les dépenses effectuées en son nom.

Or, une somme importante avait disparu des comptes.

Une partie avait servi à rembourser des dettes liées à l’entreprise de Marc, alors en difficulté. Le reste avait transité par plusieurs comptes avant d’être utilisé pour couvrir d’autres engagements financiers.

Lorsque Camille avait découvert des documents révélant ces mouvements, elle avait confronté Marc.

Il avait d’abord promis de reconstituer la somme.

Puis il avait compris qu’il ne pourrait pas le faire rapidement.

— Et moi, dans tout ça ? demanda Gabriel.

Maître Delmas prit une inspiration.

— Selon les documents, Camille avait menacé de révéler les irrégularités. Votre père craignait de perdre sa réputation, son entreprise et probablement sa liberté. L’accusation portée contre vous a détourné l’attention de la famille. Elle a créé une crise dans laquelle tout le monde s’est concentré sur votre comportement supposé, plutôt que sur l’argent disparu.

Gabriel regarda les papiers.

— Vous êtes en train de me dire qu’il m’a sacrifié pour se protéger.