Pour la première fois depuis la mort d’André, elle ne se sentait plus obligée de se battre seule.
Ce qu’André avait compris trois ans plus tôt
Deux jours plus tard, l’avocate reçut un appel de maître Garnier. Une première vérification avait révélé une anomalie importante dans les documents présentés par Philippe.
La maison et l’atelier n’étaient peut-être pas inscrits au nom d’André de la manière dont Philippe le prétendait.
En attendant de consulter les actes complets, la notaire recommanda de ne prendre aucune décision irréversible concernant les biens concernés.
Puis elle demanda à Camille de venir à l’étude.
Sur son bureau se trouvait une enveloppe jaunie, portant l’écriture d’André.
— Votre grand-père m’avait confié ceci, expliqua-t-elle. Il m’avait demandé de ne l’ouvrir qu’après son décès et seulement si certains éléments de la succession étaient contestés. Je ne savais pas ce que contenait l’enveloppe. Il m’avait simplement dit qu’elle pourrait vous aider à comprendre.
Camille reconnut immédiatement l’écriture.
À l’intérieur se trouvait une lettre de quatre pages.
Elle lut lentement.
André expliquait qu’après son AVC, Philippe avait commencé à lui rendre visite plus souvent. Au début, il proposait son aide. Puis les conversations avaient changé. Philippe parlait de la valeur des terrains, de la possibilité de vendre l’atelier et de la nécessité de « simplifier les choses ».
André avait accepté de discuter de son patrimoine, mais il avait refusé de signer plusieurs documents qu’il ne comprenait pas suffisamment.
Il avait alors demandé conseil à un professionnel indépendant.
C’est à ce moment-là qu’il avait découvert que certains papiers concernant ses biens ne correspondaient pas aux informations qu’il avait conservées.
Il n’affirmait pas que Philippe avait commis une fraude. Il écrivait simplement :
« Je ne sais pas encore qui a fait quoi. Mais je sais que quelqu’un essaie de me faire signer des choses sans me laisser le temps de les comprendre. Je ne veux pas que Camille se retrouve au milieu de cela. »
Plus loin, une phrase était soulignée deux fois :
« Si ma famille la chasse après ma mort, c’est qu’elle cherche quelque chose qu’elle ne veut pas que tu voies. »
Camille dut s’arrêter de lire.
Elle avait passé trois ans à aider André à se lever, à manger, à se laver. Elle avait parfois dormi trois heures par nuit. Elle avait renoncé à son travail, à son couple et à une partie de sa jeunesse sans jamais lui reprocher quoi que ce soit.
Et pendant tout ce temps, André avait tenté de la protéger d’un conflit dont elle ignorait l’existence.
La dernière page contenait une indication :
« La boîte rouge est sous l’établi de mon atelier. Elle contient les copies des documents que j’ai conservés. Si elle n’y est plus, ne cherche pas à récupérer quoi que ce soit par la force. Demande à maître Garnier de faire constater les faits. »
Camille replia soigneusement la lettre.
— Il savait qu’ils pourraient me mettre dehors, murmura-t-elle.
La notaire répondit avec douceur :
— Il avait peur que vous soyez vulnérable après sa mort. Mais il a aussi pris des précautions. Nous allons nous appuyer sur des documents vérifiables, pas sur des suppositions.
La visite de nuit
Le soir même, Lucas se présenta à la pension.
Camille le vit depuis la fenêtre du couloir. Il était accompagné de Philippe. Ils restèrent quelques minutes près de la voiture avant que Lucas ne frappe à la porte.
Mireille vint prévenir Camille.
— Deux hommes vous demandent. Ils disent que ce sont des affaires de famille.
Camille sentit son ventre se nouer.
— Je ne veux pas les voir seule.
Mireille lui proposa de rester à proximité pendant qu’elle appellerait son avocate. Camille suivit ce conseil et ne descendit pas immédiatement.
Lucas finit par envoyer un message.
« On sait que tu as parlé à la notaire. Tu ferais mieux de ne pas compliquer les choses. »
Cette fois, Camille ne ressentit pas seulement de la peur. Elle éprouva une certitude nouvelle : elle n’avait pas à accepter une conversation sous la pression, ni à céder des documents dont elle ignorait encore la portée.
Son avocate lui conseilla de ne pas rencontrer les deux hommes sans cadre approprié et de conserver toute nouvelle communication. Elle lui rappela aussi que si elle se sentait menacée, elle pouvait solliciter l’aide des autorités.
Quelques minutes plus tard, Lucas et Philippe repartirent.
Ils n’avaient pas obtenu ce qu’ils étaient venus chercher.
Mais leur visite avait rendu une chose évidente : ils ne s’étaient pas débarrassés de Camille parce qu’elle était inutile. Ils voulaient qu’elle disparaisse de leur chemin.