Douze ans sous la maison du voisin : le secret que tout un village n’avait pas vu
— Je m’appelle Élodie Morel.
Le gendarme resta figé une seconde, incapable de croire ce qu’il venait d’entendre.
Il connaissait ce nom.
Tous les gendarmes de la région connaissaient ce nom.
Il figurait encore dans les anciens dossiers, sur les affiches jaunies conservées par les parents, dans les archives d’une disparition qui avait marqué toute la commune du Jura.
— Élodie ? demanda-t-il doucement. Élodie Morel ?
La jeune femme hocha la tête. Elle avait les joues creusées, les cheveux ternes et les poignets marqués par des années de privation. Elle semblait bien plus âgée que ses vingt-huit ans. Ses yeux, eux, étaient ceux de l’adolescente sur les photographies.
— S’il vous plaît… appelez ma mère.
Les secours se précipitèrent pour lui apporter une couverture et un premier examen médical. Un médecin demanda qu’on ne la déplace pas inutilement avant d’avoir évalué son état. Les gendarmes sécurisèrent les lieux et alertèrent immédiatement leurs supérieurs.
Dans la cuisine, Thierry Lemaire était toujours inconscient.
L’homme qui, pendant douze ans, avait répété à Claire Morel qu’il ne fallait jamais perdre espoir venait peut-être de livrer, sans le vouloir, le secret le plus monstrueux de leur village.
Mais Élodie n’était pas encore prête à tout raconter.
Lorsqu’un gendarme lui demanda si Thierry était responsable de sa détention, elle se recroquevilla contre le mur.
— Il va revenir, murmura-t-elle.
— Élodie, il est à l’hôpital. Vous êtes en sécurité.
Elle secoua la tête, les larmes aux yeux.
— Vous ne comprenez pas. Il trouve toujours un moyen de revenir.
1. Le coup de téléphone que Claire attendait depuis douze ans
À 10 h 17, Claire Morel était en train de ranger du linge lorsqu’on sonna chez elle.
Elle ouvrit la porte et découvrit deux gendarmes qu’elle connaissait de vue. L’un d’eux tenait son képi entre ses mains.
— Madame Morel, nous avons besoin que vous nous accompagniez à l’hôpital.
Son cœur se mit à battre si fort qu’elle dut s’appuyer contre le chambranle.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Thierry est mort ?
Le gendarme échangea un regard avec son collègue.
— Non, madame. Il est hospitalisé. Mais nous avons découvert quelque chose chez lui.
Claire sentit ses jambes trembler.
— Quoi ?
L’homme prit une inspiration.
— Nous pensons avoir retrouvé votre fille.
Pendant quelques secondes, Claire ne comprit pas les mots. Elle les avait tellement imaginés, tellement redoutés, qu’ils semblaient appartenir à un rêve cruel.
Puis elle se mit à pleurer.
— Ne me faites pas ça… Pas si vous n’êtes pas sûrs.
— Nous avons une femme qui dit s’appeler Élodie Morel. Elle a été retrouvée dans une pièce fermée au sous-sol de la maison de Thierry Lemaire.
Claire porta une main à sa bouche.
Le linge qu’elle tenait glissa sur le sol.
Marc, qui bricolait dans le garage, accourut en entendant ses sanglots. Lorsqu’il comprit, il s’assit sur la première chaise qu’il trouva, comme si ses jambes ne pouvaient plus le porter.
Pendant douze ans, il avait imaginé toutes les possibilités. Une fugue, un accident, un départ volontaire, une mauvaise rencontre. Il avait parfois pensé que sa fille était morte sans qu’ils puissent lui offrir une sépulture.
Jamais il n’avait envisagé cette vérité.
— Je veux la voir, dit Claire. Emmenez-moi auprès d’elle.
Le trajet jusqu’à l’hôpital lui parut interminable. Marc lui tenait la main, mais aucun des deux ne parlait. Ils avaient peur de se réjouir trop tôt, peur que l’espoir leur soit encore arraché.
Lorsqu’une infirmière les conduisit dans une chambre, Claire aperçut une jeune femme assise dans un lit, enveloppée dans une couverture.
La jeune femme tourna lentement la tête.
— Maman ?
Claire reconnut sa voix avant même de reconnaître son visage.
— Élodie…
Elle s’approcha, puis s’arrêta à quelques pas, craignant presque que sa fille ne disparaisse si elle la touchait.
Élodie tendit une main tremblante.
Claire la prit entre les siennes.
— C’est bien toi ? demanda-t-elle dans un sanglot. C’est vraiment toi ?
— Oui, maman.
Claire se pencha et la serra contre elle avec une infinie précaution.
Élodie se mit à pleurer. Marc les rejoignit, les bras autour d’elles, et tous trois restèrent ainsi longtemps, sans parvenir à prononcer autre chose que leurs prénoms.
Mais au milieu de ces retrouvailles, Élodie murmura une phrase qui glaça ses parents.
— Il faut que vous sachiez… Il vous regardait chercher. Il me racontait tout.
2. L’homme qui apportait du café aux parents
Les premiers examens révélèrent qu’Élodie souffrait de dénutrition, d’une faiblesse musculaire importante et de plusieurs problèmes médicaux nécessitant une prise en charge spécialisée.