L’enquête devait encore établir ce qu’il avait voulu dire exactement, mais cette découverte renforçait les soupçons concernant la préparation et la dissimulation de ses actes.

Le village, lui, n’arrivait pas à comprendre.

Une habitante qui avait participé aux recherches confia à un journaliste :

— Je lui ai donné des sandwiches pour qu’il les apporte aux parents. Je lui ai dit qu’il était courageux de les soutenir. Je ne sais pas comment je vais pouvoir vivre avec ça.

Claire entendit cette déclaration à la télévision.

Elle ne ressentit aucune colère contre cette femme.

Comment aurait-elle pu lui en vouloir ? Elle-même avait pleuré dans les bras de Thierry. Elle lui avait confié sa peur, son épuisement et son espoir.

La trahison n’avait pas seulement consisté à enlever Élodie.

Thierry avait utilisé la confiance de tout un village pour protéger son secret.

4. Le secret qu’Élodie avait gardé pendant des années

Plusieurs jours après son admission à l’hôpital, Élodie accepta de raconter un autre épisode.

Une nuit, quelques mois après sa disparition, elle avait entendu une conversation téléphonique depuis le sous-sol. Thierry parlait à voix basse, mais elle avait reconnu les prénoms de ses parents.

Il disait à quelqu’un qu’ils continuaient à chercher.

Puis il avait ri.

Ce rire l’avait terrorisée davantage que ses menaces.

— J’ai compris qu’il ne me laisserait jamais partir parce qu’il avait peur que je raconte la vérité, expliqua-t-elle. Mais je ne comprenais pas pourquoi il voulait me garder aussi près de vous.

L’enquêtrice lui demanda si Thierry lui avait expliqué ses motivations.

Élodie hésita.

— Il disait que personne ne devait savoir qu’il était capable de faire ça. Il voulait que tout le monde le voie comme un homme bien. Il disait qu’il était le seul à savoir ce qui était bon pour moi.

Elle baissa les yeux.

— Parfois, il me demandait de lui dire merci.

Cette phrase fit comprendre à l’enquêtrice à quel point la captivité avait dépassé la simple contrainte physique. Thierry avait tenté d’imposer sa propre version de la réalité, jusqu’à ce qu’Élodie doute de ses souvenirs et de ses parents.

Mais elle n’avait jamais totalement cessé de penser à eux.

Dans un coin de la pièce, elle avait gravé leurs prénoms sur une petite planche de bois, à l’aide d’un objet métallique qu’elle avait réussi à conserver.

Claire et Marc.

Elle les répétait mentalement lorsqu’elle avait peur de les oublier.

Elle se souvenait du parfum de sa mère, de la façon dont son père sifflait en préparant le petit déjeuner, du vieux fauteuil près de la fenêtre.

Ces souvenirs étaient devenus son refuge.

— Je me disais que si je me souvenais de tout, dit-elle, alors il ne pourrait pas m’enlever ma vie d’avant.

Claire pleura en l’écoutant.

Elle voulait lui promettre que tout allait redevenir comme avant, mais elle savait que ce serait faux.

Élodie avait vingt-huit ans. Elle avait perdu douze années de liberté, d’études, d’amitiés et d’expériences qu’aucune réunion familiale ne pourrait lui rendre.

Elle n’avait pas besoin qu’on lui demande d’être forte.

Elle avait besoin qu’on lui permette d’être en colère, triste, silencieuse ou effrayée, sans jamais remettre en question son amour pour elle.

— Tu n’as rien à prouver, ma chérie, lui dit Claire. Tu n’as pas besoin de nous raconter tout aujourd’hui. Nous sommes là.

Élodie posa sa tête contre l’épaule de sa mère.

Pour la première fois depuis son arrivée à l’hôpital, elle s’endormit sans demander si la porte était verrouillée.

5. Thierry se réveilla

Une semaine après la découverte, les médecins annoncèrent que Thierry avait repris connaissance.

Son état restait fragile, mais il pouvait répondre à certaines questions. Les autorités organisèrent son audition dans le cadre médical approprié, sous réserve de son état de santé.

Il nia d’abord avoir enlevé Élodie.

Il prétendit qu’elle était venue chez lui de son plein gré et qu’il l’avait hébergée parce qu’elle refusait de rentrer chez ses parents.

Lorsque les enquêteurs lui présentèrent les chaînes, les verrous et les éléments recueillis dans la pièce cachée, il affirma qu’ils avaient été installés pour des raisons de sécurité.

Puis on lui montra les déclarations d’Élodie.

Il se mit à pleurer.

— Elle ne comprend pas, dit-il. Je l’ai protégée.

L’enquêteur lui demanda de quoi il l’avait protégée.

Thierry ne répondit pas.

— Ses parents la cherchaient partout, reprit le gendarme. Vous participiez aux recherches. Vous saviez qu’ils souffraient. Vous saviez qu’ils ne cessaient pas de l’attendre.

Thierry fixa le drap sur ses genoux.

— Je ne voulais pas que tout le monde sache.

— Que sache quoi ?

Après un long silence, il murmura :

— Ce que j’avais fait.