Je n’ai pas répondu à la question de l’éducatrice tout de suite.

J’ai regardé Léa.

Elle était assise au bord de sa chaise, les doigts crispés autour de la poignée de sa béquille. Depuis que nous avions commencé à l’aider, elle avait appris à ne plus s’attendre à grand-chose. Chaque fois qu’un adulte prononçait le mot « dossier », elle semblait se préparer à recevoir une mauvaise nouvelle.

— Léa, lui ai-je demandé doucement, est-ce que ta mère t’a déjà parlé d’un compte qu’elle aurait ouvert pour toi ?

Elle a secoué la tête.

— Elle mettait parfois de l’argent de côté. Des pièces dans une boîte en fer, surtout. Elle disait que c’était pour mes études. Mais après l’accident, ma tante a pris toutes mes affaires. Elle m’a expliqué qu’il fallait régler les frais de l’enterrement et les factures de l’hôpital.

Elle s’est interrompue.

— Je ne lui ai jamais demandé de me rendre quoi que ce soit. Je pensais que tout était parti là-dedans.

L’éducatrice, Mme Bernard, a refermé le dossier.

— Nous n’allons accuser personne sans vérifier. Mais si un compte a été ouvert au nom de Léa, nous devons comprendre ce qu’il est devenu.

Elle m’a expliqué que la priorité restait de sécuriser la situation de la jeune fille : son hébergement, sa scolarité, sa santé et ses droits. La question de l’argent viendrait ensuite, avec les organismes compétents.

J’ai approuvé.

Je n’étais pas son père. Je n’étais ni enquêteur ni avocat. J’étais simplement un homme qui avait partagé son dîner avec une adolescente trempée et qui ne voulait pas que cette histoire s’arrête au moment où les choses devenaient difficiles.

Mais lorsque Mme Bernard a demandé à Léa si elle pouvait contacter sa tante pour obtenir des documents, le visage de la jeune fille a changé.

— Non.

Un seul mot.

Puis elle a ajouté, presque dans un souffle :

— S’il vous plaît, ne l’appelez pas avant que je vous montre quelque chose.

Elle a ouvert son sac en toile.

À l’intérieur, entre un vieux carnet de croquis et une trousse de médicaments, se trouvait une pochette plastique transparente, usée sur les bords. Elle en a sorti plusieurs feuilles pliées en quatre.

— Je les ai prises avant de partir. Je ne savais pas pourquoi je les gardais. Je voulais juste avoir quelque chose qui venait de ma mère.

La première feuille était une copie d’un courrier bancaire adressé à sa mère, trois mois avant l’accident.

La deuxième était une attestation d’assurance.

La troisième portait un titre qui a immédiatement attiré l’attention de Mme Bernard :

Contrat d’assurance-vie — bénéficiaire désignée : Léa Martin.

Je n’ai pas compris tous les termes juridiques. Mais je savais lire un montant.

Le capital garanti était de 180 000 euros.

Léa a fixé le papier sans cligner des yeux.

— C’est quoi ?

Mme Bernard a pris une inspiration avant de répondre.

— Cela semble indiquer que ta mère avait souscrit une assurance-vie et t’avait désignée comme bénéficiaire. Mais il faut vérifier que ce contrat était toujours en vigueur, connaître ses conditions et savoir si un versement a été effectué après son décès.

Léa a secoué la tête.

— Ma tante m’a dit que ma mère n’avait rien laissé. Elle m’a dit qu’elle avait des dettes et que je devais être reconnaissante qu’elle accepte de me garder.

Sa voix s’est brisée sur le dernier mot.

Je me suis penché légèrement vers elle.

— Tu n’as pas à avoir honte de poser des questions sur ce qui t’appartient.

Elle a serré les papiers contre elle.

— Et si c’est moi qui ai mal compris ?

Cette phrase m’a frappé plus durement que je ne l’aurais cru.

Je connaissais cette peur. Après la mort de Claire, j’avais passé des mois à me demander si je faisais assez bien les choses pour Lucas et Manon. J’avais eu peur de mal choisir leur école, de ne pas voir leur chagrin, de manquer une facture ou un rendez-vous. Mais, au fond, je savais que personne n’essayait de me convaincre que mes souvenirs étaient faux.

Léa, elle, avait appris à douter de tout ce qu’elle ressentait.

— Alors nous vérifierons, lui ai-je répondu. Et si tu t’es trompée sur certains détails, ce ne sera pas une faute. Tu as le droit de savoir.

Mme Bernard a photographié les documents avec l’accord de Léa et les a ajoutés au dossier. Elle a expliqué qu’elle demanderait conseil au service juridique compétent avant toute démarche auprès de la banque ou de l’assureur.

En sortant du rendez-vous, Léa a marché lentement jusqu’au trottoir. Sa prothèse frottait contre sa peau et chaque pas lui coûtait un effort visible.

— Je suis désolée de vous entraîner là-dedans, m’a-t-elle dit.