— Tu ne m’entraînes nulle part. Tu m’as demandé une chaise et tu as accepté un croque-monsieur. Le reste, ce sont des adultes qui doivent faire leur travail.

Elle a souri faiblement.

Puis elle m’a demandé si elle pouvait revoir Lucas et Manon.

— Ils sont gentils, a-t-elle ajouté. Ils ne me regardent pas comme si j’étais un problème.

J’ai senti ma gorge se serrer.

— Ils seront contents de te revoir.

Trois jours plus tard, l’assistante sociale m’a appelé.

Les premiers éléments avaient permis de retrouver l’existence d’un produit d’épargne ouvert au nom de Léa lorsqu’elle était enfant. Il fallait encore obtenir les relevés et vérifier les mouvements. L’assurance-vie, quant à elle, semblait bien avoir donné lieu à une démarche après le décès de sa mère, mais l’organisme devait confirmer si un capital avait été versé, à qui et sur quelle base.

L’administration ne pouvait pas me communiquer les détails confidentiels, et je n’ai pas cherché à les obtenir par des moyens détournés. Léa avait désormais une éducatrice référente qui l’accompagnait dans les démarches, ainsi qu’un soutien juridique pour défendre ses intérêts si nécessaire.

Ce qui m’inquiétait, c’était la rapidité avec laquelle sa tante avait voulu couper tout contact.

Le soir même, Léa m’a envoyé un message.

Léa : Ma tante sait que j’ai parlé des papiers. Elle vient de m’appeler douze fois.

Je lui ai répondu de ne pas se sentir obligée de décrocher et de prévenir immédiatement son éducatrice. Je ne voulais pas qu’elle affronte seule une conversation qui pouvait la mettre sous pression.

Quelques minutes plus tard, elle m’a transmis un message vocal que sa tante lui avait laissé.

La voix de Sandrine était sèche, presque méconnaissable.

— Léa, je ne sais pas ce que tu racontes aux travailleurs sociaux, mais tu ferais mieux de réfléchir. Tu n’as aucune idée de ce que j’ai sacrifié pour toi. Si tu commences à parler de l’argent de ta mère, tu vas détruire cette famille. Tu me dois au moins un peu de loyauté.

Puis le message s’arrêtait.

Léa n’avait pas besoin que je lui explique ce que j’en pensais. Elle avait déjà compris.

— Elle ne me demande même pas si je vais bien, m’a-t-elle dit au téléphone. Elle veut seulement que j’arrête de parler.

Je lui ai conseillé de conserver le message et de le transmettre à son éducatrice. Puis je suis resté en ligne avec elle jusqu’à ce qu’elle se sente suffisamment calme pour raccrocher.

Cette nuit-là, j’ai très peu dormi.

Je pensais à Claire. À la manière dont elle avait toujours défendu les personnes que les autres trouvaient trop fragiles, trop compliquées ou trop différentes. Elle aurait détesté entendre un adulte faire peser sur une adolescente la responsabilité de préserver les apparences d’une famille.

Au petit-déjeuner, Lucas m’a demandé pourquoi je regardais mon café sans le boire.

— Je pense à Léa.

Manon a posé sa cuillère.

— Elle a encore mal à sa jambe ?

— Oui, ma puce.

Elle a réfléchi, puis a déclaré :

— Quand elle reviendra, on pourrait lui donner le coussin violet. Celui qui est tout doux. Comme ça, elle pourra s’asseoir sans avoir mal.

J’ai regardé mes enfants.

Ils ne savaient rien des assurances, des relevés bancaires ou des procédures. Ils avaient simplement compris qu’une personne souffrait et qu’il existait quelque chose de concret à faire pour l’aider.

Je me suis promis de ne jamais leur apprendre que la gentillesse exigeait de fermer les yeux.

Une semaine plus tard, Mme Bernard nous a proposé de rencontrer Léa dans un lieu neutre, avec son accord et celui de son équipe éducative.

Elle avait reçu de nouveaux éléments.

L’organisme d’assurance avait confirmé qu’un capital avait été versé après le décès de la mère de Léa. Le montant exact, les documents utilisés pour le versement et les personnes qui avaient reçu les fonds faisaient encore l’objet de vérifications. L’établissement bancaire avait également retrouvé des opérations sur le compte d’épargne de la jeune fille.

Les pièces disponibles soulevaient de sérieuses questions sur la gestion de ces sommes.

Mais le plus troublant n’était pas le montant.

C’était une copie d’un document signé par Sandrine, dans lequel elle déclarait avoir pris en charge Léa et assumé ses besoins matériels après le décès de sa sœur.

Le document mentionnait notamment les frais de rééducation, les équipements médicaux et les dépenses liées à la scolarité.

Léa a lu la page une fois.

Puis une deuxième fois.

— Elle a écrit qu’elle avait payé ma prothèse ?

Mme Bernard a répondu avec prudence :

— Le document affirme que certaines dépenses ont été prises en charge. Nous devons encore comparer cette déclaration aux factures et aux relevés disponibles.

Léa a sorti son téléphone.