Marc sortit de la brigade sans prononcer un mot. Dehors, le ciel du Puy-de-Dôme était devenu gris, et le vent soulevait les feuilles mortes sur le trottoir. Il enfila son casque, mais ne démarra pas sa moto.

Il revoyait le visage de Léa lorsqu’elle lui avait demandé s’il allait partir comme les autres.

Il lui avait répondu qu’il reviendrait.

Et maintenant, on lui interdisait de la voir.

Le lendemain matin, son garage fut le théâtre d’une visite inattendue. Deux gendarmes vinrent l’interroger sur ses finances, ses déplacements et ses relations. Sonia avait affirmé qu’il lui avait remis 4 000 euros en liquide trois jours avant l’abandon. Elle prétendait également qu’il connaissait son itinéraire et lui avait indiqué précisément où laisser l’enfant.

Marc répondit à toutes les questions. Il accepta que les enquêteurs examinent les éléments susceptibles d’établir son emploi du temps et les échanges qu’il avait eus. Il leur donna le nom du médecin qui avait examiné Léa, celui de l’éducatrice et les coordonnées de plusieurs clients qui l’avaient vu au garage ce jour-là.

Mais une question le hantait.

Pourquoi Sonia avait-elle choisi de l’accuser, lui, un inconnu qu’elle ne pouvait raisonnablement pas connaître ?

Trois jours plus tard, Claire Besson, l’éducatrice, reçut un appel du service d’enquête.

— Madame Besson, nous avons besoin de vous parler d’un élément concernant Léa.

Elle se rendit à la brigade dans l’après-midi. L’adjudant Morel l’accueillit avec un dossier épais.

— Nous avons vérifié les déclarations de Sonia. Et nous avons découvert quelque chose.

Il posa plusieurs feuilles sur la table.

Le premier document était une demande de prêt souscrite au nom de Paul, le père de Léa, plusieurs semaines avant sa mort. Le second était un relevé faisant apparaître des retraits inhabituels sur un compte familial. Le troisième était une copie d’un courrier adressé à une compagnie d’assurance.

Claire fronça les sourcils.

— Quel rapport avec Marc ?

— Pour l’instant, nous n’avons aucune preuve qu’il soit impliqué dans ces opérations. En revanche, Sonia a modifié plusieurs fois sa version des faits concernant l’argent qu’elle affirme avoir reçu de lui.

L’enquête avait également permis d’établir que Marc se trouvait dans une station-service située à plusieurs kilomètres du lieu de l’abandon à l’heure où Sonia prétendait l’avoir rencontré pour lui remettre Léa.

Un ticket de paiement, les images de vidéosurveillance et les témoignages de deux employés confirmaient sa présence.

L’accusation commençait à se fissurer.

Mais le dossier réservait une autre surprise.

Le contrat d’assurance de Paul prévoyait le versement d’un capital à sa fille mineure. Sonia, en tant que tutrice désignée pour certaines démarches administratives, avait entrepris plusieurs formalités après le décès. Or, des mouvements financiers semblaient avoir été effectués sans que leur destination soit clairement justifiée.

L’adjudant Morel referma le dossier.

— Nous devons encore vérifier les signatures et les responsabilités de chacun. Mais il est possible que Sonia ait cherché à détourner l’attention de ses propres actes en inventant cette histoire contre Marc.

Claire sentit un frisson lui parcourir le dos.

Si Sonia avait délibérément abandonné Léa, puis accusé un inconnu d’avoir organisé la scène, ce n’était peut-être pas seulement pour se protéger. Elle avait peut-être peur que l’enfant finisse par raconter ce qu’elle avait entendu à la maison.

Et Léa avait entendu bien plus de choses que les adultes ne l’imaginaient.

Le lendemain, au foyer, la fillette demanda à parler à Claire en privé.

Elle tenait contre elle un petit lapin en tissu, le seul objet personnel qu’elle avait emporté avec elle.

— Est-ce que Marc est en prison ?

— Non, ma chérie. Les gendarmes cherchent à comprendre ce qui s’est passé.

Léa baissa la tête.

— C’est Sonia qui ment.

Claire s’assit à côté d’elle.

— Tu peux me raconter ce que tu sais. Tu n’es pas obligée de tout dire d’un coup.

Léa serra son lapin.

— Avant de m’abandonner, elle a téléphoné à quelqu’un. Elle croyait que j’étais endormie dans la voiture. Elle a dit : « Le compte sera réglé quand elle ne sera plus là. Après, personne ne pourra nous demander où est passé l’argent. »

Claire sentit son cœur s’accélérer, mais elle conserva une voix calme.

— Tu te souviens de la personne à qui elle parlait ?

— Non. Elle disait seulement « tu ». Mais après l’appel, elle a dit que tout était de ma faute. Que si je n’étais pas là, elle pourrait recommencer sa vie.

Léa marqua une pause avant d’ajouter :

— Et elle m’a dit de ne jamais parler de la boîte bleue de papa.

Claire ne lui posa pas de questions suggestives. Elle nota exactement les mots de l’enfant et transmit ses déclarations aux professionnels chargés de l’enquête, afin qu’elles soient recueillies dans des conditions adaptées.

La boîte bleue.