Le samedi matin, Arturo se réveilla avec la certitude que sa femme finirait par lui obéir.

Pendant vingt-trois ans, Elena avait toujours été celle qui sauvait les apparences. Celle qui préparait les repas lorsque ses frères débarquaient à l’improviste. Celle qui sortait les nappes brodées pour les grandes occasions, qui achetait la viande en promotion trois jours à l’avance et qui passait des nuits entières à confectionner des rideaux ou à retoucher des robes pour que le foyer ne manque de rien.

Arturo avait fini par croire que tout cela lui était dû.

À neuf heures, il entra dans la cuisine, déjà habillé de sa chemise bleue préférée.

— Alors, mi amor, tu as commencé les préparatifs ?

Elena était assise près de la fenêtre, une tasse de café à la main. Devant elle se trouvait son carnet de comptes, celui dans lequel elle notait depuis des années les dépenses du ménage, jusqu’au dernier peso.

— Quels préparatifs ? demanda-t-elle sans lever les yeux.

Arturo éclata de rire.

— Ne joue pas à ça avec moi. Ma mère arrive à midi. Mes frères seront là vers une heure. Il faut préparer le pozole, les enchiladas, le riz, les haricots, les sauces… Et n’oublie pas le gâteau. Celui au chocolat que tout le monde aime.

Elena referma son carnet.

— Tu as acheté les ingrédients ?

Le sourire d’Arturo vacilla.

— Pourquoi aurais-je acheté quoi que ce soit ? C’est toi qui fais les courses.

— Plus depuis que tu as décidé que chacun devait manger ce qu’il achetait.

— Elena, arrête ton petit numéro. Tu ne vas quand même pas me ridiculiser devant ma famille pour une phrase prononcée pendant un dîner.

Elle le regarda enfin.

— Tu ne m’as pas demandé pardon pour cette phrase, Arturo. Tu m’as demandé de faire comme si tu ne l’avais jamais prononcée.

Il serra la mâchoire.

— Tu sais très bien que je plaisantais.

— Non. Tu as posé ta cuillère, tu m’as regardée droit dans les yeux et tu m’as dit que tu en avais assez de m’entretenir. Je t’ai cru.

Elle désigna les deux étagères du réfrigérateur, chacune marquée d’une étiquette.

— Ton côté est là. Le mien est ici. Tu as encore le temps d’aller faire tes courses.

Arturo ricana, mais cette fois son rire sonnait faux.

— Très bien. Fais comme tu veux. Quand les invités arriveront, ils verront eux-mêmes quel genre de femme tu es devenue.

Il claqua la porte.

Elena resta immobile quelques secondes. Puis elle se leva, prit son sac de couture et se rendit dans son petit atelier au fond de la maison.

Elle avait du travail.

Et, pour la première fois depuis longtemps, ce travail était pour elle.

À onze heures trente, Arturo revint chargé de sacs de supermarché.

Il avait acheté de la viande, des tortillas, des boissons et quelques sachets de chips. Il déposa le tout sur la table en faisant assez de bruit pour que sa femme l’entende.

— Tu vois ? lança-t-il. Je peux parfaitement me débrouiller sans toi.

Elena ne répondit pas.

Il ouvrit le réfrigérateur, chercha une place pour ses achats et découvrit que les plats préparés par sa femme occupaient soigneusement son étagère à elle.

— Tu pourrais au moins me laisser un peu de place !

— Bien sûr. Déplace ce qui est à toi.

Arturo la fixa, incrédule.

Il avait passé des années à confondre sa patience avec de la faiblesse. Il ne savait pas quoi faire d’une femme qui répondait sans crier, sans pleurer et sans chercher à lui plaire.

À midi, les premières voitures commencèrent à se garer devant la maison.

Sa mère, Doña Carmen, entra la première, un sac à main sous le bras et son habituelle expression autoritaire sur le visage.

— Elena ! Où est le repas ? Tes beaux-frères ont faim !

Elena sortit de son atelier, essuyant ses mains sur un torchon.

— Bonjour, Doña Carmen. Arturo est dans la cuisine. Il vous expliquera.

La vieille femme fronça les sourcils.

— M’expliquer quoi ?

Arturo surgit derrière elle, les joues déjà rouges.

— Rien, maman. Elena est contrariée. Elle a décidé de faire des histoires aujourd’hui.

Doña Carmen se tourna vers sa belle-fille.

— Une épouse ne fait pas payer à son mari les petites disputes du quotidien. Tu as toujours été une femme raisonnable. Va donc préparer le repas.

Elena inspira lentement.

— Doña Carmen, votre fils m’a annoncé que je ne devais plus manger ce qu’il achetait, parce qu’il en avait assez de m’entretenir. J’ai accepté sa règle. Aujourd’hui, il reçoit ses invités. Il a acheté ses propres ingrédients. Il peut donc préparer son propre repas.

Le silence tomba dans l’entrée.

L’un des frères d’Arturo, Rafael, qui venait d’arriver, laissa échapper un petit rire.