Julien resta figé au milieu du salon. Il regarda ses deux fils, puis sa mère, comme s’il espérait qu’elle allait immédiatement nier leurs paroles.

— Maman… dis-moi que ce n’est pas vrai.

Monique serra son sac contre elle.

— Ils sont petits, Julien. Ils comprennent mal les choses. J’ai voulu leur éviter de souffrir davantage.

— En leur faisant croire que leur mère ne voulait plus d’eux ?

— Je ne savais plus quoi leur dire ! Chaque fois qu’ils parlaient de Claire, ils pleuraient. Je voulais qu’ils avancent !

Julien sentit sa colère monter, mais ce fut surtout une immense culpabilité qui l’envahit. Depuis deux ans, il s’était persuadé que ses fils finiraient par surmonter leur chagrin naturellement. Il n’avait jamais imaginé qu’au cœur même de sa maison, quelqu’un leur avait appris à avoir honte de leur tristesse.

Lucas se rapprocha de son frère.

— Papa, est-ce que maman était fâchée contre nous avant de mourir ?

Julien s’agenouilla devant eux.

— Non, mon grand. Jamais. Votre maman vous aimait plus que tout au monde.

— Alors pourquoi elle est partie sans nous dire au revoir ?

Cette question lui brisa le cœur.

Il prit les deux garçons dans ses bras.

— Parce qu’elle était très malade. Elle ne voulait pas vous abandonner. Elle aurait voulu rester avec vous, vous voir grandir, vous accompagner à l’école et vous raconter des histoires tous les soirs. Mais la maladie l’en a empêchée. Ce n’est la faute de personne, et surtout pas la vôtre.

Hugo se mit à pleurer contre son épaule.

— J’ai été méchant parfois. Peut-être que maman est partie à cause de moi…

— Non ! répondit Julien, la voix étranglée. Écoute-moi bien. Tu n’as rien fait qui puisse provoquer la mort de ta maman. Rien du tout.

Camille, restée près du piano, essuya discrètement ses larmes. Elle avait voulu aider les enfants à comprendre leurs émotions, mais elle venait d’assister à quelque chose de bien plus important : leur père leur disait enfin la vérité avec des mots qu’ils pouvaient entendre.

Lorsque les garçons furent un peu calmés, Julien les accompagna dans leur chambre. Il leur proposa de regarder ensemble les photos de Claire et leur demanda de lui raconter leurs souvenirs préférés. Pour la première fois depuis longtemps, ils purent parler de leur mère sans que personne ne leur demande de changer de sujet.

En redescendant, Julien trouva Camille devant le piano.

— Vous saviez que ma mère leur disait cela ?

— Non. Mais j’avais remarqué qu’ils semblaient coupables chaque fois qu’ils parlaient de leur maman.

Elle hésita, puis ajouta :

— Monsieur Morel, les enfants n’ont pas seulement besoin qu’on leur explique qu’une personne est morte. Ils ont besoin de savoir qu’ils ont encore le droit de l’aimer, de la regretter et même d’être en colère contre son absence.

Julien s’assit lourdement sur le banc du piano.

— J’ai cru que leur donner tout ce qu’ils voulaient suffisait. Je pensais que si je travaillais assez, si je leur offrais assez de choses, ils ne manqueraient de rien.

— Ils ne manquaient pas de jouets, répondit Camille doucement. Ils manquaient de temps avec vous.

Il ne chercha pas à se défendre. Pour une fois, il accepta d’entendre ce qu’il n’avait pas envie d’entendre.

Puis son regard s’arrêta sur un petit coffret en bois posé derrière le piano. Il appartenait à Claire. Depuis sa mort, Monique avait insisté pour que personne ne touche à ses affaires, prétendant que cela empêcherait les enfants de tourner la page.

— Ce coffret était dans notre chambre, murmura Julien. Ma mère l’a déplacé ici après les funérailles.

Il l’ouvrit.

À l’intérieur se trouvaient quelques photographies, un bracelet d’hôpital, un carnet et plusieurs enveloppes. L’une d’elles portait son nom, écrit de la main de Claire.

« Pour Julien, quand tu seras prêt à entendre ce que je n’ai pas réussi à te dire. »

Ses doigts se mirent à trembler.

— Elle m’a écrit une lettre…

Il reconnut la date : trois semaines avant la mort de Claire.

Il déplia soigneusement les feuilles.

« Mon Julien,

Si tu lis cette lettre, c’est que je ne suis probablement plus là pour t’expliquer certaines choses.

Je sais que tu veux protéger les garçons. Je sais aussi que tu as peur de les voir souffrir comme tu souffres. Mais promets-moi de ne jamais leur faire croire que je les ai quittés par choix.

J’ai demandé à ta mère de les aider à conserver mes souvenirs. Je lui ai préparé des lettres pour leurs anniversaires, des histoires que je n’aurai peut-être pas le temps de leur raconter et des messages pour les jours où je leur manquerai particulièrement.

Elle m’a promis qu’elle les leur donnerait.