Le lendemain matin, Marc Delcourt était toujours vivant. Et, pour Léa, c’était déjà un problème.
À 7 h 15, elle entra dans la chambre avec un bouquet de lys et son expression préférée : celle d’une épouse dévouée qui s’apprêtait à perdre l’amour de sa vie.
— Tu as passé une bonne nuit, mon cœur ?
Marc la regarda avec difficulté.
— J’ai beaucoup réfléchi.
Elle posa les fleurs sur la table.
— Ne te fatigue pas. Tu dois garder tes forces.
— Justement. J’ai demandé à Nora de préparer quelques documents.
Pendant une fraction de seconde, Léa cessa de sourire.
— Quels documents ?
— Des dispositions pour l’entreprise. Je ne veux pas que mes employés se retrouvent sans rien si je disparais.
Elle lui caressa la joue.
— Tu as raison. Je m’occuperai de tout.
Marc détourna les yeux pour cacher son dégoût.
— Je n’en doute pas.
Ce qu’il ne lui dit pas, c’est que les documents avaient déjà été signés devant une notaire indépendante, après une évaluation de sa capacité à prendre ses décisions. Les enregistrements et les éléments concernant les médicaments avaient également été transmis aux autorités. Il ne s’agissait pas de tendre un piège illégal à sa femme, mais de préserver les preuves et d’empêcher que ses biens disparaissent pendant qu’une enquête était menée.
À 9 heures, Nora Vidal reçut un appel du médecin responsable de Marc.
Les analyses toxicologiques préliminaires avaient révélé une anomalie compatible avec une exposition à la digoxine. Ce résultat ne suffisait pas à établir à lui seul une intoxication volontaire, encore moins à identifier la personne responsable. Mais, associé aux déclarations de Marc et à l’enregistrement, il justifiait des investigations urgentes.
Le médecin avait immédiatement modifié la prise en charge de Marc et demandé des examens complémentaires.
Son pronostic restait grave. Toutefois, les cinq jours annoncés la veille n’étaient pas une certitude médicale.
Et cette incertitude allait bouleverser le plan de Léa.
Le document que Léa n’avait pas lu
À midi, la notaire remit à Nora une copie certifiée des dispositions signées par Marc.
Le document principal prévoyait la création d’une fondation indépendante destinée à financer des soins pédiatriques spécialisés, notamment pour les enfants atteints de maladies cardiaques. Une partie des actifs du groupe devait lui être transférée selon un calendrier défini, sous réserve des règles applicables aux sociétés, aux créanciers et aux droits des héritiers.
La gestion de l’usine, elle, serait confiée à une direction professionnelle. Sami n’en deviendrait pas propriétaire du jour au lendemain : il bénéficierait d’un accompagnement et pourrait intégrer un programme de formation à la gestion, tandis qu’un conseil indépendant superviserait l’entreprise.
Marc avait également prévu que les fonds destinés à l’opération de Lina soient administrés directement par une structure médicale et sociale, sur présentation des justificatifs nécessaires.
— Il ne veut pas faire de Sami un homme riche, expliqua Nora à Inès Morel, la directrice du groupe. Il veut lui donner les moyens d’aider sa sœur et de construire quelque chose de durable.
Inès parcourut les pages.
— Et Léa ?
— Ses droits dépendront notamment du régime matrimonial, de la succession et des conclusions de la procédure. Marc ne peut pas simplement effacer tous les droits que la loi lui reconnaît. En revanche, aucun testament ne la protège contre une éventuelle responsabilité pénale.
Nora referma le dossier.
Le véritable piège n’était pas un mécanisme secret destiné à provoquer une arrestation automatique. C’était une succession organisée de manière transparente, accompagnée de preuves conservées légalement et de mesures destinées à empêcher la disparition des actifs.
Si Léa avait commis les faits soupçonnés, l’héritage ne pourrait pas faire disparaître ses actes.
Et si les soupçons étaient infondés, la procédure devrait le démontrer.
Le dîner de la victoire
Le soir même, Léa retrouva Hugo dans un restaurant discret du centre de Lyon.
Elle avait commandé du champagne.
— Marc a signé les documents, annonça-t-elle. Il ne se doute de rien.
Hugo reposa son verre.
— Tu es certaine ?
— Il est à peine capable de tenir une conversation. Il m’a parlé de son entreprise, de ses employés et de je ne sais quelle fondation. Il croit encore qu’il peut sauver tout le monde.
Hugo ne sourit pas.
— Et l’argent ?
— Dès que le décès sera constaté, je prendrai contact avec le notaire. Les comptes, les maisons, les parts de la société… Tout sera réglé.
— Tu m’avais dit que nous partirions rapidement.
Léa se pencha vers lui.
— Cassis. La villa que tu as choisie. Nous n’aurons plus jamais besoin de travailler.
— Et si Marc survit ?
Elle le fixa, offensée par la question.
— Il ne survivra pas.