Claire sentit ses jambes se dérober.
— Qu’est-ce que vous racontez, André ?
Le vieil homme jeta un regard vers le salon où Julien et Élodie recevaient les condoléances. Puis il sortit de la poche intérieure de sa veste une petite enveloppe jaunie.
— Michel m’avait interdit de te la donner tant qu’il était vivant. Il disait que tu avais déjà assez souffert.
— Souffert de quoi ? Il m’a volé 42 000 euros ! Il m’a laissée croire qu’il avait une maîtresse ! Il a accepté le divorce sans même essayer de me retenir !
André baissa la tête.
— Parce qu’il savait que si tu restais, tu finirais par tout perdre.
Claire lui arracha presque l’enveloppe des mains.
À l’intérieur se trouvait une lettre, écrite de la main de Michel. Elle reconnut immédiatement son écriture penchée, celle qu’il utilisait autrefois pour lui laisser des mots doux dans son sac avant ses journées à la médiathèque.
Elle déplia la feuille.
« Claire,
Si tu lis cette lettre, c’est que je n’ai pas trouvé le courage de te dire la vérité à temps.
Je sais ce que tu as pensé en découvrant les virements et les factures de l’hôtel. Je sais aussi que je t’ai laissé croire à la pire des trahisons.
Je ne te demande pas de me pardonner. Je te demande seulement de comprendre pourquoi je me suis tu.
Tout a commencé il y a quatre ans, lorsque j’ai accompagné mon père à un examen médical. »
Claire s’interrompit.
André s’assit lourdement sur une chaise.
— Continue, murmura-t-il.
Elle reprit sa lecture.
« Les médecins ont découvert que ton beau-père souffrait d’une maladie grave. Il refusait les soins, refusait qu’on lui parle de l’avenir et répétait qu’il ne voulait pas devenir un poids pour ses enfants.
Mais les examens suivants ont révélé autre chose : il avait besoin d’un traitement long et coûteux, avec des déplacements réguliers à Paris. Il ne voulait pas que tu le saches, parce qu’il savait que tu vendrais jusqu’à tes bijoux pour l’aider.
Il m’a fait promettre de garder le secret.
Au début, j’ai payé les déplacements et les premières dépenses avec mes économies professionnelles. Puis l’entreprise a traversé une période difficile. J’ai contracté des dettes pour maintenir les salaires de mes employés et éviter de licencier des hommes qui travaillaient avec moi depuis vingt ans.
J’ai fini par utiliser une partie de notre épargne commune pour les soins et les séjours près de l’hôpital.
Je sais que je n’avais pas le droit de prendre ces décisions sans toi. Je sais que l’argent était aussi le tien.
Mais j’ai commis une erreur plus grave encore : j’ai cru qu’en portant tout seul ce fardeau, je te protégerais. »
Claire sentit ses yeux se remplir de larmes.
L’hôtel de Villejuif.
Les neuf factures.
Les séjours de deux ou trois nuits.
Elle releva brusquement la tête.
— André, vous étiez malade ?
Le vieil homme hocha lentement la tête.
— Un cancer. Michel m’accompagnait à mes consultations et à certains traitements. Je ne voulais pas que vous abandonniez votre vie pour moi. J’avais déjà perdu ma femme. Je ne supportais pas l’idée de devenir la raison pour laquelle mon fils et sa femme se détruiraient.
— Mais pourquoi ne pas m’avoir simplement dit la vérité ?
André se frotta le visage.
— Parce que j’ai été lâche. J’ai fait promettre à Michel de ne rien te révéler. Je lui disais que je voulais protéger ta tranquillité. En réalité, je voulais surtout préserver ma fierté.
Il marqua une pause.
— Et quand tu as découvert les factures, Michel aurait pu tout expliquer. Il a choisi de respecter encore ma promesse. Il pensait qu’une fois divorcés, tu serais à l’abri des dettes de l’entreprise et de ses propres erreurs.
Claire se leva brusquement.
— À l’abri de quelles dettes ?
André ne répondit pas immédiatement.
Ce silence lui fit plus peur que la lettre.
Elle relut les dernières lignes.
« Claire, je n’ai pas seulement payé les soins de mon père. J’ai aussi tenté de protéger l’entreprise, mais je n’ai pas réussi à tout sauver.
J’ai demandé le divorce parce que je pensais que les créanciers pourraient bientôt s’en prendre à notre patrimoine. Je voulais que tu puisses conserver ta part de nos économies et recommencer ailleurs.
J’ai fait établir les documents nécessaires avec un avocat. Il reste des choses à vérifier, et je ne sais pas ce que tu décideras en apprenant tout cela.
Je t’ai aimée depuis nos dix-sept ans. Même lorsque tu m’as regardé comme un étranger, je n’ai jamais cessé de t’aimer.
Michel. »
Claire replia la lettre avec des gestes tremblants.
Pendant deux ans, elle avait imaginé Michel dans les bras d’une autre femme. Elle avait revécu chaque souvenir de leur mariage en cherchant les signes d’un mensonge. Elle s’était demandé si les trente-six années partagées n’avaient été qu’une habitude.