Et maintenant, elle découvrait que la vérité était plus douloureuse, mais aussi plus compliquée.
Michel avait voulu protéger tout le monde.
En décidant seul, il avait pourtant détruit la confiance de la femme qu’il prétendait protéger.
— Où sont les autres documents ? demanda-t-elle.
André désigna une seconde enveloppe, plus épaisse, posée sur une petite table.
— Chez son notaire. Michel avait demandé qu’on te contacte après ses obsèques.
Claire prit l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvaient les coordonnées d’un cabinet notarial de Lyon, une copie d’un acte de donation et une note portant la mention : « À remettre personnellement à Claire Delorme ».
Le lendemain matin, elle prit rendez-vous.
Le notaire, maître Perrin, la reçut dans son bureau. Après avoir vérifié son identité, il sortit un dossier soigneusement classé.
— Votre ex-mari m’avait demandé de vous expliquer plusieurs opérations financières, ainsi que les dispositions qu’il avait prises concernant votre patrimoine commun.
— Il savait que j’allais le quitter ?
— Il savait que vous envisagiez le divorce. Il espérait encore que vous changeriez d’avis, mais il avait accepté que vous soyez libre de partir.
Le notaire lui montra les documents.
Michel avait effectivement utilisé 42 000 euros provenant de leur épargne commune. Une partie avait servi aux déplacements et aux frais liés aux soins d’André. Une autre avait été consacrée à des dépenses de l’entreprise, notamment au paiement de salaires et de fournisseurs.
Il n’existait aucune preuve d’une liaison amoureuse. Les registres de l’hôtel confirmaient que Michel y avait séjourné seul, et les dates correspondaient à plusieurs rendez-vous médicaux d’André.
Mais le notaire ne minimisa pas les faits.
— Votre ex-mari a pris des décisions financières importantes sans votre accord. Ses intentions ne suppriment pas votre droit de connaître les opérations ni, le cas échéant, de demander réparation.
Il lui présenta ensuite un document qui la laissa sans voix.
Quelques mois avant le divorce, Michel avait vendu un terrain qu’il possédait depuis la mort de sa mère. Une partie du produit de la vente avait été placée sur un compte dont Claire était bénéficiaire.
La somme n’était pas suffisante pour compenser toutes les pertes, mais elle représentait une réserve financière qu’elle n’avait jamais soupçonnée.
— Pourquoi ne m’a-t-il pas simplement remis cet argent ? demanda-t-elle.
— Il avait peur que vous refusiez de le prendre si vous connaissiez son origine. Il souhaitait que vous disposiez d’une sécurité, même si vous ne vouliez plus jamais le revoir.
Claire ferma les yeux.
Elle aurait préféré qu’il lui parle. Qu’il lui fasse confiance. Qu’il accepte de traverser cette épreuve avec elle au lieu de la transformer en étrangère.
— Je voudrais voir mon beau-père, dit-elle finalement.
Le notaire lui remit les coordonnées d’André et lui conseilla de faire examiner les documents par son propre avocat avant de prendre une décision concernant les sommes en jeu.
En sortant du cabinet, Claire appela son beau-père.
Il décrocha après plusieurs sonneries.
— Claire ?
— Je veux connaître toute la vérité. Pas seulement ce que Michel a choisi de me raconter.
Le vieil homme se mit à pleurer.
— Je te dois bien cela.
Ils se retrouvèrent deux jours plus tard dans un petit café près des quais de Saône, là où Claire et Michel s’étaient rencontrés à dix-sept ans.
André lui raconta les consultations, les traitements, les nuits passées à attendre des résultats et les disputes avec Michel. Il lui avoua aussi que son fils avait parfois voulu tout abandonner, tant la pression financière et émotionnelle devenait insupportable.
— Il me disait qu’il ne savait plus comment être un bon mari tout en étant un bon fils, murmura André. Je lui répondais toujours qu’il fallait tenir bon. Je n’ai pas compris que je lui demandais de se sacrifier à ma place.
Claire resta silencieuse un long moment.
Puis elle posa une question qu’elle n’avait pas osé formuler jusque-là.
— Est-ce qu’il parlait encore de moi ?
André sourit tristement.
— Tous les jours. Il conservait une photo de toi dans le tiroir de son bureau. Quand il avait fini sa journée, il la regardait parfois pendant plusieurs minutes. Il ne cherchait pas à te faire revenir de force. Il disait seulement qu’il espérait qu’un jour tu comprendrais qu’il avait eu tort de te tenir à l’écart, mais pas de t’aimer.
Claire détourna le visage.
Elle ne pouvait pas effacer les deux années de colère. Elle ne pouvait pas non plus retrouver l’homme qu’elle avait aimé, lui demander pourquoi il avait choisi le silence et entendre sa réponse.
Il était mort.
Et certaines conversations ne pourraient plus jamais avoir lieu.
Les mois suivants, Claire fit examiner les comptes avec l’aide de son avocat. Elle récupéra les sommes qui lui revenaient légalement et renonça à engager certaines procédures contre la succession, après avoir obtenu des explications précises sur les dépenses. Elle ne prétendit jamais que Michel avait eu raison de lui cacher la vérité.