Claire aurait pu révéler ce qu’elle savait pendant ce déjeuner. Elle aurait pu jeter les relevés bancaires sur la table, montrer les virements vers la société d’Élodie et demander à Antoine pourquoi il ne parvenait plus à la regarder dans les yeux.
Mais elle comprit que Thomas attendait précisément cela.
Il voulait qu’elle explose. Il voulait pouvoir raconter à sa famille que sa femme était jalouse, instable et incapable de distinguer les faits de ses émotions. Et, si elle commettait la moindre erreur professionnelle ou financière, il s’en servirait pour obtenir le divorce dans les conditions les plus favorables.
Alors Claire sourit.
— Tu as raison, Thomas. Quand cet enfant naîtra, beaucoup de choses vont changer.
Il parut satisfait. Il ne remarqua pas qu’elle avait retiré sa main de la sienne.
Le soir même, elle rejoignit Marion dans son cabinet. Julien Rey avait préparé un dossier détaillé : les transferts vers la société d’Élodie, les retraits fractionnés, les documents relatifs à l’appartement de Confluence et la demande d’hypothèque que Thomas avait déposée sans l’en informer.
Marion parcourut les pages avant de relever les yeux.
— Nous avons suffisamment d’éléments pour demander des mesures de protection sur les biens concernés. Mais nous devons distinguer ce que nous pouvons prouver de ce que nous soupçonnons.
— Et Antoine ?
— Son nom apparaît dans des échanges financiers avec Élodie. Cela ne prouve pas encore qu’il est le père de l’enfant.
Claire fixa la fenêtre.
Elle avait passé sa vie à chercher des diagnostics précis, à distinguer les symptômes des causes. Elle savait qu’une hypothèse, même séduisante, ne devenait pas un fait simplement parce qu’elle expliquait tout.
— Alors nous allons attendre les preuves, dit-elle.
Marion referma le dossier.
— Et pendant ce temps, tu ne signes rien, tu ne confrontes personne seule et tu ne laisses pas Thomas accéder à tes documents personnels.
Claire acquiesça.
Elle ignorait encore que, quelques semaines plus tard, une expertise allait bouleverser tout ce qu’elle croyait savoir.
Le divorce était déjà préparé
Trois jours après le déjeuner familial, Thomas rentra à la maison avec une chemise cartonnée.
— Il faut qu’on parle.
Claire était assise à la table de la cuisine. Devant elle, une tasse de thé refroidissait.
— Je t’écoute.
Il posa les documents entre eux.
— J’ai consulté un avocat. Je pense que nous devrions divorcer.
Il prononça ces mots avec le calme d’un homme qui avait déjà pris toutes ses décisions.
— Depuis combien de temps prépares-tu ça ?
— Ce n’est pas la question.
— C’est pourtant une question simple.
Il soupira, agacé.
— Notre mariage ne fonctionne plus. Tu es toujours à l’hôpital, tu ne t’intéresses plus à moi, et maintenant tu me surveilles comme si j’étais un criminel.
Claire regarda la chemise.
Il avait déjà fait préparer une proposition de partage des biens. L’appartement de la Croix-Rousse devait lui revenir, tandis qu’elle recevrait une somme forfaitaire calculée sur une estimation manifestement inférieure à sa valeur réelle. L’héritage de sa mère n’était mentionné nulle part.
— Et l’argent que tu as transféré sur les comptes d’Élodie ?
Son expression changea.
— Tu fouilles dans mes affaires ?
— Dans nos comptes.
— Cet argent correspond à des dépenses professionnelles. Tu ne comprends rien à la gestion d’une entreprise.
— Alors tu n’auras aucun problème à fournir les justificatifs.
Thomas repoussa brusquement sa chaise.
— Tu vas regretter de me provoquer.
Il partit en claquant la porte.
Claire ne le suivit pas.
Elle photographia les documents, les transmit à Marion et conserva les originaux dans un endroit sûr. Elle fit également modifier ses accès personnels et demanda à la banque de signaler toute opération inhabituelle nécessitant son accord.
Le lendemain, son avocate engagea les démarches adaptées pour protéger ses intérêts et contester les transferts litigieux.
Thomas croyait encore qu’il contrôlait la situation.
Il ne savait pas que ses propres documents étaient en train de devenir la preuve de ce qu’il avait tenté de cacher.
La naissance qui changea tout
Les semaines passèrent.
Élodie resta suivie à la clinique où elle avait été prise en charge après l’accident, mais Claire n’intervint plus dans ses soins. Pour éviter tout conflit d’intérêts, elle avait clairement signalé la situation à sa direction et laissé ses confrères gérer le dossier.
À la fin du septième mois de grossesse, Élodie fut de nouveau hospitalisée pour des complications. Le bébé devait naître plus tôt que prévu.
Thomas appela Claire au milieu de la nuit.
— Élodie est à l’hôpital. Il faut que tu viennes.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es médecin !
— Je suis son mari, répondit-il presque aussitôt, avant de se reprendre. Je veux dire… tu es médecin. Tu peux faire quelque chose.