Lorsque les portes vitrées de NovaSys s’ouvrirent, Laurent Delmas comprit que quelque chose lui échappait.
Antoine Lefèvre ne regarda ni les cadres ni la directrice générale. Il traversa le hall sous la pluie, s’arrêta devant Mathieu et posa une main sur son épaule.
— Tu as l’air épuisé. Comment va Inès ?
— Elle va mieux. Elle veut un croque-monsieur et que je lui promette de ne plus travailler le soir.
Antoine esquissa un sourire, puis aperçut la lettre de licenciement.
— Montre-moi ça.
Mathieu lui tendit l’enveloppe.
Antoine la parcourut une première fois. Puis une seconde. Son expression changea.
— Trois avertissements que tu n’as jamais reçus ? Des absences non justifiées alors que tu as transmis des certificats médicaux ? Élodie, je veux les dossiers originaux, les historiques de validation et les journaux informatiques. Maintenant.
La directrice générale pâlit.
— Bien sûr. Mais je ne comprends pas. Laurent m’a présenté ce licenciement comme une décision validée par les ressources humaines.
— Alors nous allons découvrir qui a validé quoi.
Mathieu leva une main pour interrompre Antoine.
— Pas de scène. Pas de licenciement précipité en retour. Je veux les faits.
Antoine le regarda quelques secondes, puis acquiesça.
— Comme tu voudras.
Ce calme inquiéta davantage les dirigeants que n’importe quelle menace.
Le patron qui avait confondu silence et faiblesse
Au 22e étage, Laurent tentait déjà de reprendre le contrôle.
— C’est un malentendu administratif, déclara-t-il à ses collaborateurs. Mathieu a toujours été instable. Il suffit de regarder son dossier.
Sarah Benali se leva.
— Quel dossier ? Celui que vous avez fait compléter hier soir ?
Tous les regards se tournèrent vers elle.
Laurent sourit froidement.
— Réfléchissez avant de parler, Sarah. Vous avez un crédit immobilier, si je me souviens bien.
— Oui. Et j’ai aussi des copies des courriels dans lesquels vous m’avez demandé de modifier les dates de livraison pour faire croire que Mathieu était en retard.
Un silence lourd suivit ses paroles.
Sarah avait longtemps gardé le silence. Elle s’était convaincue qu’elle protégeait son emploi, qu’elle attendrait le bon moment pour agir. Mais voir Mathieu partir avec un carton pour avoir pris soin de sa fille lui avait fait comprendre que le bon moment ne viendrait jamais tout seul.
— Vous m’avez demandé de retirer son nom de trois rapports techniques, poursuivit-elle. Vous avez ensuite présenté ses résultats au comité exécutif comme les vôtres.
Laurent frappa la table du plat de la main.
— Vous êtes en train de vous accuser vous-même !
— Je sais. J’aurais dû parler plus tôt.
Elle posa une clé USB devant Élodie Garnier.
— Voici les courriels, les versions des rapports et les dates de modification. J’ai également conservé les comptes rendus des réunions où Mathieu a expliqué le système d’automatisation.
Élodie ne toucha pas immédiatement à la clé.
— Sarah, si ces éléments sont authentiques, nous devrons faire vérifier l’ensemble.
— C’est exactement ce que je demande.
Laurent se tourna vers les autres cadres.
— Vous n’allez tout de même pas croire une analyste qui veut sauver sa carrière !
Personne ne répondit.
Mais cette fois, leur silence ne signifiait plus qu’ils lui donnaient raison.
Une découverte plus grave qu’un licenciement abusif
À onze heures vingt, une équipe indépendante de sécurité informatique fut chargée de préserver les données de NovaSys. Les accès de Laurent aux systèmes sensibles furent suspendus à titre conservatoire, le temps de vérifier les événements de la matinée.
Les premiers contrôles révélèrent plusieurs anomalies.
Des documents liés aux évaluations de Mathieu avaient été modifiés à des heures inhabituelles. Certains courriels de validation n’apparaissaient plus dans les boîtes de réception concernées. Plusieurs rapports de performance portaient des versions différentes selon les serveurs.
Et surtout, un fichier interne recensait des économies attribuées à Laurent Delmas alors que les calculs provenaient, selon les métadonnées, des travaux de Mathieu.
Ce n’était pas encore une preuve définitive de fraude. Les métadonnées pouvaient être incomplètes et les documents devaient être authentifiés. Mais l’ensemble suffisait à justifier une enquête approfondie.
Antoine referma le dossier.
— Depuis combien de temps ?
Élodie répondit avec prudence :
— Nous avons identifié des incohérences sur plusieurs trimestres. Nous devons remonter jusqu’aux sources, comparer les versions et entendre les personnes concernées.
Mathieu regardait les documents sans triomphe.
Il connaissait ces chiffres. Il avait passé des nuits à optimiser les algorithmes, à corriger les erreurs et à expliquer à Laurent pourquoi certaines économies annoncées étaient irréalistes.
Il avait aussi vu son travail disparaître progressivement derrière le nom d’un autre homme.
— Je ne veux pas que vous utilisiez cette affaire pour humilier Laurent en public, dit-il. Je veux que les faits soient établis et que les personnes qui ont travaillé honnêtement ne soient pas sacrifiées pour protéger un dirigeant.
Antoine acquiesça.