— C’est aussi pour cela que nous sommes là.
Puis il ajouta, d’une voix plus basse :
— Mais je dois te dire quelque chose. Le conseil avait déjà reçu des alertes sur la division de Laurent. Elles avaient été classées sans suite.
Mathieu releva les yeux.
— Par qui ?
— Nous ne le savons pas encore. Les validations remontent à plusieurs niveaux de direction. Il faudra examiner les décisions, pas seulement les personnes.
Voilà ce qui rendait l’affaire plus grave que le licenciement d’un père célibataire : si les soupçons se confirmaient, le problème ne se limitait pas à un patron cruel. Il pouvait révéler une culture où les résultats étaient maquillés, les alertes étouffées et les responsabilités diluées jusqu’à ce que personne ne réponde plus de rien.
Le nom que personne ne connaissait
À midi, les membres du conseil se réunirent dans la grande salle de conférence.
Mathieu resta près de la fenêtre, son vieux manteau encore humide. Il aurait pu demander qu’on le réintègre immédiatement, exiger des excuses publiques ou révéler toute son histoire. Il ne fit rien de tout cela.
Antoine prit la parole.
— Avant de décider des mesures concernant le licenciement, je crois nécessaire de clarifier la position de Mathieu Renaud dans cette entreprise.
Laurent, convoqué à la réunion, croisa les bras.
— Nous savons tous qu’il était ingénieur. Un ingénieur compétent, peut-être, mais cela ne lui donne aucun droit particulier.
— C’est exact, répondit Antoine. Sa compétence ne lui donne aucun droit au-dessus des autres salariés. Sa position au capital, en revanche, mérite d’être connue.
Il fit apparaître un organigramme financier à l’écran.
Le Groupe Renaud détenait une participation de contrôle dans la structure qui possédait NovaSys. Les droits de vote étaient exercés selon des dispositions de gouvernance établies plusieurs années auparavant. Mathieu Renaud figurait parmi les bénéficiaires économiques principaux de cette structure, même si son nom n’apparaissait pas dans les communications locales.
Laurent fixa l’écran.
— C’est impossible.
Mathieu se retourna.
— Non. C’est simplement quelque chose que tu n’as jamais pris la peine de vérifier.
— Vous m’avez laissé croire que vous étiez un simple salarié !
— Je suis un salarié. J’ai signé un contrat, j’ai livré du travail et j’ai demandé les mêmes choses que les autres : des objectifs clairs, une évaluation honnête et le respect de mes obligations familiales.
— Vous m’avez piégé !
— Non, Laurent. Je ne t’ai jamais demandé de me traiter différemment. Je voulais savoir comment tu traitais quelqu’un que tu croyais sans pouvoir.
Cette phrase resta suspendue dans la salle.
Mathieu aurait pu se servir de sa participation pour faire tomber Laurent en quelques minutes. Pourtant, il savait que le pouvoir économique ne remplaçait ni les procédures ni les preuves. Il refusa que son cas devienne une vengeance personnelle.
— Je demande que mon licenciement soit examiné indépendamment, que les documents soient préservés et que les accusations concernant les comptes fassent l’objet d’un audit externe. Si Laurent a commis des fautes, elles devront être établies. Si d’autres dirigeants ont fermé les yeux, leurs décisions devront aussi être examinées.
Le président du conseil approuva l’ouverture d’un examen formel. Les mesures concernant Laurent seraient réévaluées à la lumière des éléments recueillis, et les éventuelles suites juridiques dépendraient des conclusions de l’enquête.
Laurent comprit alors qu’il ne pourrait pas simplement désigner un autre coupable et passer à autre chose.
L’homme qui aurait pu tout faire tomber
À treize heures, Mathieu quitta NovaSys sans escorte.
Il ne voulait ni conférence de presse ni photographie devant les bureaux. Il avait une promesse à tenir.
À l’hôpital Femme-Mère-Enfant, Inès était assise dans son lit, les cheveux en bataille, un dessin posé sur les genoux.
— Papa !
Elle tendit les bras.
Mathieu posa son carton sur une chaise et la serra contre lui.
— Alors, comment va ma grande ?
— Mieux. J’ai demandé un croque-monsieur, mais l’infirmière dit que je dois manger la soupe d’abord.
— Elle a probablement raison.
Inès plissa les yeux en apercevant son manteau mouillé.
— Tu as été au travail ?
— Oui.
— Tu es encore en retard ?
Il s’assit près d’elle.
— Non. Aujourd’hui, j’ai fini plus tôt.
Elle réfléchit, puis lui montra son dessin : deux personnages se tenant la main sous un immense parapluie jaune. Au-dessus, elle avait écrit en lettres irrégulières : Papa et moi, contre la pluie.
Mathieu sentit sa gorge se serrer.
Pendant des années, il avait cru qu’en restant discret, il pourrait offrir à sa fille une vie normale. Il avait renoncé aux conseils d’administration, aux réceptions et aux titres prestigieux. Il avait choisi les sorties d’école, les repas simples et les soirées à lire des histoires.
Il n’avait pas prévu que certains prendraient cette simplicité pour une permission de l’humilier.