Camille recula d’un pas, les doigts crispés sur la lettre.
— Lis-la, dit Claire doucement.
— Non ! cria Laurent. Donne-moi ça.
Il tendit la main, mais sa fille se détourna. Pour la première fois de sa vie, elle ne lui obéissait pas.
— Tu m’as menti pendant huit ans. Tu ne vas pas décider de ce que j’ai le droit de savoir maintenant.
Sa voix tremblait. Elle déplia la feuille jaunie.
« Mon amour,
Si tu lis ces mots un jour, c’est que ton père aura décidé de garder le silence plus longtemps que je ne l’aurais cru. Je t’en prie, ne confonds jamais l’amour avec le fait de tout obtenir. Je t’aime plus que ma propre vie, mais je sais que Laurent commet une grave erreur en te protégeant de toutes les conséquences de tes actes.
Camille, tu n’es pas mauvaise. Tu es une enfant blessée, et ton père a tellement peur de te perdre qu’il oublie de t’apprendre à grandir.
Un jour, il faudra que quelqu’un ose te dire non. J’espère que tu comprendras alors que ce refus n’est pas une punition. C’est parfois la dernière manière qu’il reste à quelqu’un de nous aimer véritablement.
Maman. »
Camille relut les dernières lignes. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son ne sortit.
— Ce n’est pas possible… murmura-t-elle. Maman ne m’aurait jamais écrit ça.
Laurent ferma les yeux.
— Elle l’a écrite quelques semaines avant sa mort.
— Alors pourquoi tu me l’as cachée ?
Il resta silencieux.
Claire ramassa délicatement un morceau de verre près du lit et le déposa sur la commode, sans intervenir. Ce n’était pas à elle de répondre à la place de Laurent.
Camille saisit la deuxième enveloppe.
« Laurent,
Je sais que tu veux compenser mon absence. Je sais que tu te réveilles la nuit en te demandant comment Camille vivra sans moi. Mais tu ne peux pas lui acheter une enfance sans douleur. Tu peux seulement lui apprendre à traverser la douleur sans la transformer en arme contre les autres.
J’ai entendu ce qu’elle a dit à Madame Renaud, sa professeure. J’ai appris qu’elle avait fait pleurer une camarade. Ce ne sont pas des catastrophes, mais ce sont des signaux. Ne les efface pas avec des cadeaux. Ne renvoie pas ceux qui osent te dire la vérité.
Je te connais. Tu as toujours préféré résoudre les problèmes avec de l’argent. Mais notre fille n’a pas besoin d’un père qui lui ouvre toutes les portes. Elle a besoin d’un père qui lui apprenne à ne pas piétiner les gens pour les franchir. »
Camille abaissa lentement la feuille.
— Madame Renaud… C’était ma professeure de français en primaire.
— Elle m’avait appelée, répondit Laurent d’une voix étranglée.
— Et tu l’as renvoyée ?
— Je l’ai fait muter. Elle avait demandé à ce que nous parlions de ton comportement.
Camille le fixa comme si elle découvrait un inconnu.
— Tu m’avais dit qu’elle était partie parce qu’elle ne supportait plus l’école.
Laurent baissa la tête.
— Je voulais te préserver.
— Non. Tu voulais que personne ne me contrarie.
La troisième lettre racontait une autre scène. Élodie y décrivait un dîner au cours duquel Camille, alors âgée de neuf ans, avait insulté un serveur parce qu’il avait renversé quelques gouttes d’eau sur sa robe. Sa mère lui avait demandé de présenter des excuses. Laurent, lui, avait offert au serveur une somme d’argent pour qu’il oublie l’incident et avait emmené Camille acheter une nouvelle robe.
À l’époque, Élodie n’avait rien dit devant leur fille. Elle avait seulement écrit à son mari, quelques heures plus tard :
« Aujourd’hui, tu lui as appris que celui qui possède l’argent possède aussi le droit d’humilier. J’espère que tu comprendras un jour le danger de cette leçon. »
Camille se mit à pleurer.
— J’étais horrible ?
Claire s’approcha, mais garda une distance respectueuse.
— Tu as fait des choses qui ont blessé des gens. Ça ne signifie pas que tu es condamnée à rester la personne que tu as été.
— Mais pourquoi personne ne m’a rien dit ?
— Certains ont probablement essayé, répondit Claire. Et ils ont compris que cela leur coûterait leur travail. D’autres ont peut-être eu peur de te faire de la peine. Dans les deux cas, tu as grandi sans entendre suffisamment la vérité.
Camille regarda son père.
— Les quinze employés… Tu les as laissés partir à cause de moi ?
Laurent ne répondit pas immédiatement.
— Plusieurs m’ont signalé ton comportement. Je leur ai demandé de ne pas faire de vagues. Quand ils ont insisté, j’ai accepté leur départ plutôt que de te confronter.
— Tu savais donc tout.
— Oui.
Ce simple mot eut plus d’effet que toutes les explications précédentes.
Camille jeta la quatrième lettre sur le lit.