— Je t’ai demandé de me défendre, et tu l’as toujours fait.
— Je croyais que c’était mon rôle.
— Non, papa ! Tu devais m’apprendre à réparer mes erreurs !
Sa colère se brisa soudain. Elle s’assit au bord du lit, les mains sur le visage.
Laurent fit un pas vers elle, puis s’arrêta. Pour la première fois, il sembla comprendre qu’un câlin et un cadeau ne suffiraient pas à réparer ce qu’il avait laissé se dégrader.
Il prit les trois dernières enveloppes, les posa sur le lit et s’assit en face de sa fille.
— Je vais te dire la vérité. Après la mort de ta mère, je ne supportais plus de te voir triste. Chaque fois que tu pleurais, j’avais l’impression de l’avoir perdue une deuxième fois. Alors je t’ai donné ce que tu demandais. Quand tu blessais quelqu’un, je payais, je m’excusais à ta place ou je faisais partir la personne qui te contrariait. Je me persuadais que je te protégeais.
Il avala difficilement sa salive.
— En réalité, je protégeais surtout ma propre culpabilité. Je n’arrivais pas à accepter que je ne pouvais pas te rendre ta mère. Alors j’ai essayé de te donner un monde où rien ne te résistait.
Camille leva les yeux vers lui.
— Et maintenant, tout le monde me déteste.
— Je ne sais pas ce que chacun ressent. Mais je sais que beaucoup de personnes ont été blessées. Et je ne te demanderai pas de leur pardonner à ma place, ni de me pardonner aujourd’hui.
Il lui tendit la cinquième lettre.
Cette fois, Camille la prit sans hésiter.
Élodie y évoquait une conversation avec sa fille, alors âgée de huit ans. Camille lui avait demandé si elle serait toujours aimée lorsqu’elle ferait une bêtise.
« Je lui ai répondu que je l’aimerais toujours, écrivait sa mère. Mais je lui ai aussi expliqué que l’amour ne supprimait pas les conséquences. J’aurais voulu que Laurent lui répète ces mots après ma mort. J’ai peur qu’il pense qu’être un bon père signifie lui éviter toute souffrance. Or, une vie sans limites finit par devenir une prison dont les autres paient les barreaux. »
La sixième lettre était plus courte.
« Si quelqu’un entre un jour dans cette maison et ose dire non à Camille, ne le chasse pas immédiatement, Laurent. Écoute d’abord ce qu’il essaie de lui apprendre. Il est possible que cette personne lui offre ce que tu n’arrives plus à lui donner : une chance de devenir adulte. »
Claire sentit la médaille autour de son cou contre sa peau.
Elle pensa à son propre fils, aux années pendant lesquelles elle avait imaginé tout ce qu’elle aurait encore voulu lui apprendre. Elle ne savait pas si Élodie avait pu prévoir la venue d’une gouvernante capable de tenir tête à Camille. Mais elle savait que cette dernière lettre n’était pas une permission de prendre la place d’une mère. C’était une invitation à ne plus confondre la compassion avec la complaisance.
Camille ouvrit enfin la septième enveloppe.
Elle contenait une photographie prise dans le jardin de la villa. Élodie était assise sur un banc, Camille blottie contre elle. Au dos, quelques mots avaient été écrits :
« À ma petite fille, pour le jour où elle aura oublié qu’elle est capable de douceur. »
Camille serra la photographie contre son cœur.
— Je me souviens de ce jour, souffla-t-elle. J’avais donné mon goûter à une petite fille qui n’en avait pas. Maman m’avait dit qu’elle était fière de moi.
Elle regarda Claire.
— Est-ce que vous pensez que je peux redevenir comme ça ?
— Vous n’avez pas besoin de redevenir l’enfant que vous étiez, répondit la gouvernante. Vous devez apprendre à devenir une adulte qui choisit ce qu’elle fait, même lorsqu’elle est triste, en colère ou déçue.
— Et si personne ne veut me pardonner ?
— Alors vous devrez accepter que chacun ait son propre rythme. Les excuses ne sont pas une facture que l’on présente pour réclamer immédiatement quelque chose en retour.
Cette fois, Camille ne trouva rien à répondre.
Le lendemain matin, Laurent prit une décision qui surprit toute la maison. Il réunit les responsables du personnel, leur annonça que les départs des derniers mois seraient réexaminés et présenta ses excuses pour avoir ignoré leurs signalements. Il proposa aux anciens employés de revenir s’ils le souhaitaient, sans leur demander d’oublier ce qu’ils avaient vécu. Il leur fit également savoir que leur refus ne modifierait en rien les sommes qui leur étaient dues.
Aucun ne revint immédiatement.
Et Laurent dut accepter cette réalité.
Camille, elle, commença par écrire quinze lettres. Elle n’y raconta pas son chagrin, ne mentionna pas la maladie de sa mère et ne demanda à personne de comprendre son comportement. Elle nomma les actes dont elle se souvenait, reconnut les humiliations qu’elle avait imposées et présenta ses excuses sans réclamer de réponse.