Claire resta immobile au milieu du cimetière, le téléphone collé à l’oreille.
— Qu’est-ce que tu veux dire par « le dossier de Mathis » ?
Maître Benhamou prit une inspiration.
— Il y a trois semaines, une demande de prise en charge financière a été déposée au nom de Mathis. Elle comportait votre signature, une copie de votre pièce d’identité et des coordonnées bancaires que vous ne m’avez jamais communiquées. Un montant important a ensuite été transféré vers un compte privé.
Claire sentit le froid lui traverser la poitrine.
— Mais les soins de Mathis étaient pris en charge par l’hôpital et notre assurance. Je n’ai jamais demandé d’argent à qui que ce soit.
— Je le sais. Et je ne veux pas tirer de conclusion avant d’avoir les documents complets. Mais la signature ressemble à la vôtre sans lui être identique. Le dossier mentionne également une autorisation que vous auriez signée pour permettre à Élodie de gérer certaines dépenses liées aux soins.
Claire ferma les yeux.
Elle n’avait jamais signé une telle autorisation.
— Sofia, je n’ai plus la force de me battre contre ma famille.
— Vous n’avez pas à vous battre aujourd’hui. Vous avez le droit de pleurer votre fils. Mon travail, c’est de préserver vos droits pendant que vous traversez cette épreuve.
Ces mots furent les premiers, depuis des mois, qui ne lui demandaient rien en échange.
Antoine, resté près de la tombe, remarqua son visage blême.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Claire lui tendit le téléphone sans parvenir à répondre.
Il écouta, puis s’assit à côté d’elle sur le muret du cimetière. Il ne lui dit pas qu’il l’avait prévenue. Il ne lui reprocha pas d’avoir confié les clés à Élodie. Il resta simplement auprès d’elle, tandis que les visiteurs s’éloignaient et que le vent faisait trembler les fleurs déposées sur le petit cercueil.
Ce jour-là, Claire avait enterré son enfant.
Elle découvrait maintenant que sa propre famille avait peut-être profité de sa détresse pour lui prendre davantage encore.
La maison qui n’appartenait pas à Élodie
Le lundi matin, Claire se rendit au cabinet de son avocate.
Elle avait très peu dormi. Ses yeux étaient gonflés, ses mains tremblaient et elle portait encore le manteau noir acheté pour les obsèques. Sofia ne lui demanda pas de raconter une nouvelle fois la mort de Mathis. Elle posa devant elle plusieurs documents, classés par date.
Le premier était une demande de crédit à la consommation de 38 400 euros, présentée au nom de Claire Delmas.
Le deuxième était une demande de financement de travaux portant sur la maison de Sainte-Foy-lès-Lyon.
Le troisième était un relevé retraçant plusieurs virements vers un compte dont Élodie semblait être la bénéficiaire.
— Comment a-t-elle obtenu mes documents ? demanda Claire.
— Nous ne le savons pas encore. Elle a peut-être eu accès à des copies que vous aviez conservées à votre domicile. Mais nous devons le vérifier.
Claire se rappela les semaines précédant la mort de Mathis.
Elle avait passé tant de nuits à l’hôpital qu’elle ne rentrait chez elle que pour prendre une douche, récupérer des vêtements ou dormir deux heures. Élodie venait parfois lui apporter du café. Elle l’aidait à trier les papiers médicaux, prétendait vouloir lui éviter des démarches administratives et lui répétait qu’elle pouvait lui faire confiance.
Un soir, elle lui avait demandé le code de son ordinateur.
— C’est pour classer les factures de Mathis. Tu n’as pas besoin de t’occuper de ça en plus.
Claire avait accepté.
Elle se souvenait maintenant que plusieurs documents avaient disparu d’une chemise posée dans son bureau.
— Je lui ai fait confiance, murmura-t-elle.
Sofia posa doucement son stylo.
— Faire confiance à sa sœur ne constitue pas une faute. Si des documents ont été utilisés sans votre autorisation, c’est cela qu’il faut établir.
L’avocate expliqua qu’elle allait contester les demandes de crédit, signaler les signatures litigieuses aux organismes concernés et transmettre les pièces pertinentes aux autorités compétentes. Elle recommanda aussi à Claire de sécuriser ses comptes, ses accès numériques et les documents relatifs à la succession.
Concernant la maison, la situation était plus claire : aucun acte de donation n’avait été signé, et aucune vente n’avait été enregistrée. Les clés remises à Élodie ne lui conféraient aucun droit de propriété.
La fête, les meubles et les travaux ne changeaient rien à ce point.
— Elle a invité soixante-seize personnes chez moi, souffla Claire.
— Et elle devra répondre de ses propres engagements financiers. Vous n’êtes pas automatiquement responsable des dépenses qu’elle a décidées sans votre accord.
Pour la première fois depuis l’appel de Sofia, Claire sentit une petite partie de son esprit sortir du brouillard.
Elle n’avait pas besoin de décider de toute sa vie en une journée.
Elle devait simplement commencer par les faits.