— Vous me traitez comme une criminelle !
— Nous ne préjugeons de rien, répondit Sofia. Nous préservons les éléments qui pourraient être utiles à l’établissement des faits.
Claire ne répondit pas.
Elle avait enfin compris qu’elle n’avait pas à convaincre Élodie de reconnaître ses torts avant de pouvoir se protéger.
Quand la famille choisit son camp
Les semaines suivantes, Mireille multiplia les appels.
Elle parlait de la réputation d’Élodie, des invités qui posaient des questions et de la honte que cette affaire risquait de jeter sur la famille. Elle disait que Claire aurait pu régler cela discrètement, qu’une sœur devait pardonner et que l’argent pouvait être remboursé.
Claire finit par accepter une rencontre dans un café, à condition que Sofia ne soit pas présente et que la discussion ne porte pas sur le retrait de son signalement.
Mireille arriva avec Gérard.
— Tu dois comprendre qu’Élodie a toujours été jalouse de toi, commença-t-elle. Mais elle n’est pas mauvaise. Elle a fait une erreur.
— Quelle erreur, exactement ?
Mireille baissa les yeux.
— Les papiers. L’argent. Tout ça.
— Tu savais qu’elle avait utilisé mes documents ?
— Je ne savais pas tout.
— Mais tu savais quelque chose ?
Mireille ne répondit pas tout de suite.
Puis elle avoua qu’Élodie lui avait demandé de ne pas parler de certains courriers reçus à la maison. Elle avait aperçu des enveloppes de crédit et une copie de la signature de Claire, mais elle n’avait pas posé de questions. Elle avait préféré croire qu’il s’agissait d’une démarche légitime.
— Elle m’avait dit que tu étais d’accord, murmura-t-elle.
— Et tu ne m’as jamais appelée pour vérifier ?
Mireille se mit à pleurer.
— Je ne voulais pas que la famille se déchire.
Claire sentit ses propres yeux se remplir de larmes, mais elle ne céda pas à l’envie de consoler sa mère.
— Maman, la famille était déjà déchirée. Tu as simplement demandé à la personne blessée de faire semblant que tout allait bien.
Elle se leva.
— Je ne te demande pas de choisir entre tes filles. Je te demande de ne plus me demander de sacrifier la vérité pour protéger l’une de nous.
Elle partit sans se retourner.
Ce jour-là, elle comprit qu’aimer quelqu’un ne signifiait pas lui donner le droit de disposer de votre vie.
Les faits finissent par parler
Plusieurs mois passèrent.
Les enquêteurs recueillirent les explications des personnes concernées, examinèrent les documents originaux et firent vérifier les signatures contestées. Les organismes financiers suspendirent certaines démarches en attendant les conclusions de leurs vérifications. Les mouvements bancaires furent analysés pour déterminer quelles sommes avaient été versées, sur quels comptes et à quel titre.
Les éléments réunis firent apparaître des incohérences importantes entre les déclarations figurant dans les dossiers et les opérations financières observées. Les enquêteurs cherchèrent notamment à établir si les signatures avaient été imitées, qui avait transmis les documents et si les fonds avaient été obtenus au moyen d’informations trompeuses.
Élodie contesta avoir voulu nuire à sa sœur. Elle affirma qu’elle pensait pouvoir régulariser les démarches et rembourser les sommes concernées. Ces déclarations furent examinées, sans être considérées à elles seules comme une preuve de culpabilité ou d’innocence.
Mireille fut également entendue au sujet des courriers qu’elle avait vus et des échanges qu’elle avait eus avec Élodie.
Claire, elle, se concentra sur sa guérison.
Elle retourna progressivement à son activité d’architecte. Elle reprit contact avec quelques amis qu’elle avait délaissés pendant la maladie de Mathis et accepta enfin l’aide qu’ils lui proposaient depuis des mois.
La maison resta fermée pendant que les questions juridiques étaient réglées. Claire fit sécuriser ses accès et conserver les éléments nécessaires à la succession. Elle ne chercha pas à la transformer immédiatement en symbole de victoire.
Elle ne voulait pas que chaque pièce lui rappelle une bataille.
Elle voulait retrouver un endroit où respirer.
Un matin, elle entra seule dans la chambre que Mathis avait aimée pendant les rares journées où il avait pu quitter l’hôpital. Sur le rebord de la fenêtre reposait encore un petit dinosaure en plastique.
Elle s’assit par terre, le prit dans ses mains et pleura longtemps.
Pas pour Élodie.
Pas pour Mireille.
Pour son fils, pour les anniversaires qu’il n’aurait pas, pour les histoires qu’elle ne pourrait plus lui lire et pour les années qu’elle avait passées à essayer de satisfaire des personnes qui ne lui avaient jamais demandé comment elle allait.
Ce fut la première fois qu’elle pleura sans se demander si quelqu’un lui reprocherait de prendre trop de place.
Une dernière lettre
Un an après la mort de Mathis, Claire reçut une lettre d’Élodie.