Madeleine marcha jusqu’à l’arrêt de bus, son portefeuille serré dans sa main. Elle n’avait presque plus d’argent, mais pour la première fois depuis quatre ans, elle venait de prendre une décision sans demander la permission à personne.
Elle s’assit sur un banc et sortit son téléphone. Ses doigts tremblaient encore lorsqu’elle composa le numéro de maître Delcourt, le notaire qui avait réglé la succession de son mari.
— Maître, c’est Madeleine Roussel. J’ai besoin de vous parler de la vente de ma maison de Melun… et de l’argent que j’ai donné à ma fille.
À l’autre bout du fil, le silence se prolongea.
— Madame Roussel, je me demandais justement quand vous m’appelleriez. J’ai conservé les documents relatifs à cette opération. Vous devriez venir me voir dès que possible.
Madeleine sentit son estomac se nouer.
— Pourquoi ? Il y a un problème ?
— Je préfère examiner les pièces avec vous avant de tirer la moindre conclusion. Mais il est important que vous récupériez tous vos relevés bancaires et les documents que vous possédez.
Elle raccrocha, troublée. Elle avait toujours cru que l’argent versé à Laurent avait servi à construire la chambre promise. Pourtant, depuis quelques mois, certains souvenirs lui revenaient : des formulaires qu’on lui avait demandé de signer sans explication, des virements dont elle n’avait jamais vu les détails, et cette carte bancaire que Laurent avait insisté pour « gérer à sa place », sous prétexte qu’elle se fatiguait trop vite.
Pendant ce temps, à l’hypermarché, Delphine vivait une tout autre scène.
— Vous pouvez laisser les chariots ici, madame, mais nous ne pouvons pas enregistrer ces achats sans paiement, expliqua calmement la caissière.
— Vous ne comprenez pas ! Ma mère a de l’argent !
— Alors vous pourrez revenir avec un moyen de paiement.
Delphine aperçut le jeune homme qui filmait quelques secondes plus tôt. Elle lui lança un regard furieux.
— Effacez ça immédiatement !
— Je n’ai rien publié, madame. Je filmais juste parce que vous lui criiez dessus.
Cette réponse, prononcée sans agressivité, la mit encore davantage en colère. Elle abandonna les chariots et sortit en téléphonant à Laurent.
— Ta belle-mère vient de me ridiculiser devant tout le magasin ! Elle a refusé de payer les courses !
— Les courses de qui ? demanda-t-il.
— Les nôtres, évidemment !
— Delphine, tu m’avais dit que ta mère les paierait.
— Et alors ? Elle vit chez nous !
Laurent soupira. Il devait recevoir dix partenaires professionnels dans moins de deux heures. Il avait prévu une soirée destinée à consolider un contrat important et ne voulait surtout pas que les invités découvrent les tensions familiales.
— Rentre. Je vais régler ça.
Mais lorsqu’il arriva à la maison de Saint-Cloud, il découvrit que sa belle-mère n’était pas rentrée.
Sa petite chambre était vide. Sur le lit reposaient trois choses : ses médicaments pour le cœur, une photographie d’André et une feuille pliée en deux.
Laurent l’ouvrit.
« Je ne vous dois pas ma retraite parce que vous m’avez donné un toit. Je vous ai donné une partie de la vente de ma maison pour construire un endroit où je pourrais vivre dignement. À la place, j’ai payé vos factures, vos courses et vos habitudes. Je pars quelques jours pour réfléchir. Ne cherchez pas à me faire revenir par la culpabilité. »
Delphine arracha la feuille de ses mains.
— Elle fait du chantage ! Elle sait parfaitement que nous avons besoin d’elle ce soir !
Laurent ne répondit pas. Il regardait la photographie d’André posée sur le lit.
— Tu lui as vraiment fait payer toutes ces courses ?
— Elle nous doit bien ça !
— Elle a soixante-douze ans, Delphine. Elle a vendu la maison où elle a vécu quarante et un ans avec son mari. Et tu lui demandes de payer du champagne avec sa pension ?
— Tu étais d’accord !
Cette phrase les fit taire tous les deux.
Car c’était vrai.
Laurent avait accepté l’argent de Madeleine. Il avait profité de sa disponibilité et de sa discrétion. Il avait laissé sa femme transformer une promesse d’accueil en obligation permanente. Il n’avait jamais demandé combien il restait à sa belle-mère après les prélèvements.
Pour la première fois, il se demanda si leur confort reposait sur une injustice qu’ils avaient simplement pris l’habitude de ne plus voir.
Le dîner professionnel fut annulé. Laurent envoya un message à ses invités pour reporter la rencontre, sans exposer les affaires privées de sa famille. Puis il s’assit dans le salon, face à Delphine.
— Nous devons vérifier les comptes, dit-il. Tout. Les virements, les prélèvements et l’argent de la vente de Melun.
— Tu ne vas quand même pas laisser maman nous accuser de l’avoir volée !