— Je n’accuse personne. Je veux savoir où est passé son argent.
Le lendemain matin, Madeleine se rendit chez le notaire. Elle avait passé la nuit dans un petit hôtel près de la gare, après avoir appelé une ancienne collègue qui lui avait conseillé de ne pas retourner immédiatement chez sa fille.
Maître Delcourt l’accueillit dans son bureau et étala plusieurs documents sur la table.
La vente du pavillon avait rapporté une somme importante. Une partie avait été transférée à Laurent, avec une mention indiquant qu’il s’agissait d’une contribution à des travaux d’aménagement destinés à accueillir Madeleine. D’autres sommes avaient ensuite quitté son compte, mais les relevés ne permettaient pas encore d’établir à quoi chaque dépense correspondait.
— Vous souvenez-vous avoir signé une procuration bancaire ? demanda le notaire.
Madeleine réfléchit.
— Laurent m’a apporté des papiers. Il disait que c’était pour m’aider à payer mes factures. Je lui faisais confiance.
— Nous allons demander les documents à votre banque et vérifier précisément ce qui a été autorisé. Ne signez rien de nouveau avant d’avoir compris les conséquences.
Il lui recommanda également de contacter sa banque pour sécuriser ses accès, de vérifier les prélèvements et de prendre conseil auprès d’un professionnel indépendant. Si certains mouvements s’avéraient injustifiés ou non autorisés, elle pourrait envisager les démarches appropriées.
Madeleine hocha la tête. Elle ne voulait pas détruire sa famille. Elle voulait simplement comprendre ce qui lui appartenait encore et pouvoir payer ses médicaments sans avoir à supplier sa fille.
Les vérifications prirent plusieurs semaines.
Elles révélèrent que certains prélèvements correspondaient effectivement aux dépenses courantes de la maison, mais que d’autres virements avaient financé des achats personnels de Delphine et de Laurent. Les documents ne permettaient pas de qualifier automatiquement chaque somme d’irrégulière ; certaines dépenses avaient été autorisées, d’autres restaient contestées. Madeleine demanda donc un examen complet et la restitution des montants dont elle pouvait établir qu’ils avaient été indûment prélevés.
Lorsqu’elle reçut la synthèse, elle ne cria pas. Elle ne se précipita pas non plus chez sa fille.
Elle envoya une lettre recommandée demandant des explications, la régularisation des sommes contestées et la fin de tout prélèvement qu’elle n’avait pas expressément accepté. Elle se fit accompagner dans ses démarches afin de ne plus dépendre des explications de Laurent.
Puis elle trouva un petit appartement lumineux à Sèvres, avec une chambre au calme et un balcon où elle pourrait installer quelques plantes. Sa pension ne lui permettait pas de vivre dans le luxe, mais son budget était enfin sous son contrôle.
Le jour de son déménagement, Hugo l’accompagna jusqu’à la porte. Il avait douze ans et ne comprenait pas tous les conflits des adultes.
— Mamie, tu reviendras dîner avec nous ?
Madeleine se pencha pour l’embrasser.
— Bien sûr, mon chéri. Mais désormais, je viendrai parce que j’en ai envie, pas parce que je suis obligée de tout faire.
Delphine, restée dans le couloir, détourna les yeux.
Pendant des mois, elle avait accusé sa mère de l’abandonner. Elle lui avait envoyé des messages, parfois tendres, parfois furieux. Madeleine avait répondu lorsqu’elle le souhaitait, sans se laisser entraîner dans les reproches.
Un dimanche, Delphine vint finalement la voir seule.
Elle découvrit un petit salon impeccable, une théière sur la table et une photographie d’André près de la fenêtre.
— Je ne pensais pas que tu partirais vraiment, avoua-t-elle.
— Moi non plus, répondit Madeleine. Je pensais que si je supportais encore un peu, tu finirais par comprendre.
Delphine s’assit, les yeux humides.
— J’ai été injuste avec toi.
Madeleine ne la prit pas immédiatement dans ses bras. Elle la laissa terminer.
— Je t’ai fait croire que tu me devais quelque chose simplement parce que tu vivais sous mon toit. Et j’ai accepté ton argent sans me demander ce que cela te coûtait.
— Ce n’est pas seulement une question d’argent, dit Madeleine. C’est le fait de ne plus avoir le droit de dire non sans être traitée comme une ingrate.
Delphine baissa la tête.
— Je voudrais arranger les choses.
— Alors commence par respecter mes décisions. Le reste prendra le temps qu’il faudra.
Elles burent leur thé sans résoudre toutes leurs blessures. Mais, ce jour-là, Delphine ne demanda ni argent ni service. Et Madeleine ne se sentit pas obligée de remplir le silence en proposant de faire le dîner.
Quelques mois plus tard, elle invita sa fille et son petit-fils à déjeuner. Elle avait préparé une soupe maison, du pain frais et une tarte aux pommes. Rien de coûteux, rien d’impressionnant. Pourtant, lorsque Delphine se leva pour débarrasser la table, Madeleine sourit.
— Laisse, maman. Je vais le faire, dit sa fille.
Madeleine lui tendit une assiette, puis s’assit près de la fenêtre.
Pour la première fois depuis longtemps, elle pouvait simplement profiter de la visite.