Louise ne répondit pas immédiatement à la question qu’Adrien venait de lui poser. Elle fixait l’homme qui descendait de la première voiture noire.
Il s’appelait Victor de Valmont, le frère cadet de Camille. Officiellement, il vivait depuis vingt ans en Suisse et ne s’intéressait plus aux affaires du domaine. Pourtant, Louise reconnut son visage : c’était celui de l’homme qui apparaissait sur une photographie que sa mère conservait au fond d’un tiroir, soigneusement enveloppée dans un mouchoir.
Au dos de cette photo, Camille avait écrit une seule phrase :
« Si cet homme te retrouve, ne crois rien de ce qu’il te dira. »
— Louise Martin, déclara Victor en ajustant ses gants. Vous avez beaucoup grandi.
Elle recula d’un pas.
— Vous connaissiez ma mère ?
— Je connaissais ma sœur. Et je regrette profondément tout ce qui lui est arrivé.
Adrien s’interposa.
— Victor, vous n’avez rien à faire ici.
L’homme sourit.
— Toujours aussi impulsif. C’est exactement pour cela qu’on ne t’a jamais confié les décisions importantes.
Puis il se tourna vers Louise.
— Votre présence au domaine provoque déjà des remous. Je suis venu vous éviter de commettre une erreur. Éléonore vous promet des réponses, mais elle ne vous dira jamais pourquoi votre mère a dû disparaître.
— Alors dites-moi la vérité.
Victor baissa la voix.
— Votre mère n’a pas seulement fui pour vous protéger. Elle est partie parce qu’elle savait que son père avait été empoisonné.
Louise sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Adrien me l’a déjà dit.
— Adrien n’avait que neuf ans. Il a vu une partie de la scène, pas toute l’histoire. Il ignore que le verre d’Henri contenait un médicament remplacé par une substance toxique. Et il ignore surtout que Camille avait découvert les comptes secrets de son père.
Victor sortit une enveloppe de sa poche.
— Votre grand-père avait prévu de transmettre la majorité des parts du groupe à Camille. Après sa mort, Éléonore a pris le contrôle de l’entreprise. Votre mère possédait une copie du testament original. C’est pour cela qu’elle a disparu.
Louise regarda l’enveloppe sans la prendre.
— Pourquoi me donner ces informations maintenant ?
— Parce qu’Éléonore veut vous faire revenir pour récupérer vos droits. Si elle réussit, elle perdra le contrôle du groupe.
— Et vous, qu’avez-vous à y gagner ?
Pour la première fois, Victor cessa de sourire.
— Je suis le seul membre de la famille qui puisse vous aider à comprendre ce qui s’est réellement passé.
— C’est ce que disent tous ceux qui veulent qu’on leur fasse confiance, répondit-elle.
Adrien baissa les yeux. Il comprenait désormais que Louise avait appris, à force de mensonges, à se méfier même des vérités qui semblaient lui rendre justice.
Elle prit finalement l’enveloppe, mais ne l’ouvrit pas.
— Nous allons voir Éléonore. Tous les trois. Et personne ne me demandera de choisir un camp avant que j’aie vu les preuves.
Victor acquiesça. Adrien aussi.
Mais lorsqu’ils franchirent les grilles du domaine, Louise remarqua que les hommes sortis des voitures noires ne les suivaient pas. Ils se dirigeaient vers le bâtiment des archives.
— Pourquoi vont-ils là-bas ? demanda-t-elle.
Victor répondit trop vite :
— Des documents doivent être déplacés.
Louise s’arrêta.
— Quels documents ?
Il ne répondit pas.
Elle comprit alors que l’enveloppe n’était peut-être qu’un moyen de gagner du temps.
La boîte de Camille
Éléonore les attendait dans l’ancienne bibliothèque, assise devant une boîte en bois sombre. Louise reconnut immédiatement les incrustations de cuivre : c’était celle que sa mère avait cachée sous son lit pendant toute son enfance.
— Comment l’avez-vous récupérée ? demanda-t-elle.
— Je ne l’ai pas récupérée, répondit Éléonore. Victor me l’a rapportée il y a douze ans. Il prétendait l’avoir trouvée dans une maison abandonnée.
Louise se tourna vers Victor.
— Vous avez pris les affaires de ma mère ?
— J’ai récupéré des objets avant qu’ils ne soient détruits.
— Et vous avez attendu douze ans pour me les rendre ?
— Je devais m’assurer que vous étiez prête.
Louise eut un rire sans joie.
— Décidément, tout le monde semble savoir mieux que moi ce que je suis prête à entendre.
Elle ouvrit la boîte.
À l’intérieur se trouvaient trois lettres, un petit carnet comptable, une photographie de Julien Morel tenant un nouveau-né dans ses bras et une clé en laiton.
La première lettre était adressée à Henri de Valmont.
La seconde, à un notaire de Bordeaux.
La troisième portait le nom de Louise.
Elle la déplia d’une main tremblante.