« Ma petite Louise, si tu lis ces mots, c’est que je n’ai pas réussi à te raconter moi-même toute notre histoire. Je ne veux pas que tu grandisses avec la haine. Je veux seulement que tu saches que ton père t’aimait et que je ne l’ai jamais abandonné volontairement.
La nuit où il est mort, Julien devait nous rejoindre. Il avait découvert que quelqu’un falsifiait les comptes du domaine et détournait l’argent destiné aux employés. Il m’avait promis de tout révéler à mon père. Il n’est jamais arrivé.
J’ai appris plus tard qu’Henri voulait modifier son testament le lendemain. Il souhaitait que tu portes un jour le nom de ton père et que tu hérites de ce qui devait lui revenir.
Si tu trouves cette lettre, cherche le coffre numéro 17 chez le notaire indiqué dans le carnet. Tu y trouveras les documents qui permettront de distinguer les faits des mensonges. Ne fais confiance ni à la peur, ni aux promesses. Fais confiance aux preuves.
Je t’aime plus que ma propre vie.
Ta maman, Camille.
Louise serra la lettre contre elle. Pendant quelques secondes, elle ne fut plus l’héritière supposée d’une fortune, ni la femme humiliée devant trois cents invités. Elle redevint la petite fille qui attendait sa mère devant la fenêtre, espérant qu’un jour elle rentrerait avec une explication.
— Pourquoi ne m’avez-vous jamais cherchée ? demanda-t-elle à Éléonore.
La vieille femme avait les yeux humides.
— Je l’ai fait. Pendant des années. Mais chaque piste disparaissait. J’ai cru Camille morte. Quand j’ai découvert qu’elle avait survécu, il était trop tard : elle était déjà malade.
— Vous saviez donc qu’elle était vivante ?
Éléonore hocha lentement la tête.
— Je l’ai appris six ans avant sa mort. J’ai tenté de la convaincre de revenir. Elle a refusé. Elle m’a dit qu’elle ne reviendrait que lorsque les responsables auraient répondu de leurs actes.
— Et vous n’avez rien fait ?
— J’ai eu peur.
Cette réponse, si simple, fut plus terrible pour Louise qu’une longue justification.
Éléonore lui expliqua qu’elle avait longtemps protégé la réputation du domaine, convaincue qu’une révélation publique détruirait des centaines d’emplois et ferait s’effondrer l’entreprise familiale. Elle avait laissé le silence s’installer, puis s’était retrouvée prisonnière de ce silence.
— J’ai cru sauver Valmont, murmura-t-elle. En réalité, j’ai permis aux mensonges de gouverner.
Victor détourna les yeux.
Louise posa les lettres sur la table.
— Nous irons chez le notaire demain. Jusque-là, personne ne touche aux archives et personne ne quitte le domaine avec un document.
— Vous ne pouvez pas donner des ordres ici, protesta Victor.
— Vous avez raison. Je ne suis pas encore propriétaire de quoi que ce soit. Mais je peux appeler un avocat et demander que les pièces soient conservées légalement. Et je vais le faire maintenant.
Elle sortit son téléphone.
Pour la première fois depuis son arrivée à Valmont, personne ne rit.
Le coffre numéro 17
Le lendemain matin, Louise se présenta chez le notaire avec Adrien, Éléonore et deux avocats indépendants. Victor, lui, avait annoncé qu’il ne viendrait pas.
Le notaire, maître Delmas, examina la clé en laiton et consulta un registre ancien.
— Le coffre numéro 17 existe toujours, dit-il. Mais son contenu ne peut être ouvert qu’en présence d’un représentant légal et après vérification de votre identité.
Une heure plus tard, les documents furent déposés sur la table.
Le testament original d’Henri de Valmont y figurait, accompagné d’un codicille signé et enregistré avant sa mort. Les pièces indiquaient qu’il avait prévu de transmettre à Camille une part majoritaire de la société familiale, ainsi qu’un fonds destiné à protéger les employés du domaine. Si Camille était décédée, ses droits devaient revenir à sa descendance.
Louise était donc bien l’héritière potentielle d’une partie considérable du patrimoine Valmont.
Mais le carnet comptable révélait un autre problème : des sommes importantes avaient été transférées vers plusieurs sociétés dont les bénéficiaires réels n’étaient pas clairement identifiés. Certaines opérations avaient eu lieu peu avant la mort d’Henri et la disparition de Julien.
Cela ne prouvait pas à lui seul un meurtre ou un empoisonnement. En revanche, les documents justifiaient une enquête approfondie sur les mouvements de fonds, l’authenticité des signatures et les circonstances des deux décès.
Maître Delmas releva la tête.
— Ces éléments doivent être remis aux autorités compétentes. Nous ne pouvons pas déterminer seuls qui est responsable.
Louise acquiesça.
— C’est exactement ce que je veux. Je ne suis pas venue réclamer une fortune sur la base d’une histoire. Je suis venue réclamer le droit de connaître la vérité sur ma famille.
Adrien la regarda avec une admiration mêlée de honte.
— Vous avez plus de courage que nous tous.
— Non, répondit-elle. J’ai simplement passé assez de temps à subir les décisions des autres.