Huit jours plus tard, le téléphone de Julien sonna… et son beau-père ne répondit pas.
À 7 h 42, Julien était encore en pyjama lorsqu’il entendit trois coups secs contre la porte de la cuisine.
— Julien ? Tu as reçu le courrier de la banque ?
Élodie se tenait dans l’encadrement de la porte, une enveloppe blanche à la main. Ses cheveux étaient attachés à la hâte, et son visage portait les traces d’une nuit presque sans sommeil.
— Quel courrier ?
Elle posa l’enveloppe sur la table.
— Celui qui dit que notre mensualité n’a pas été réglée en totalité.
Julien fronça les sourcils.
— C’est impossible. Le prélèvement passe automatiquement.
— Justement. Il manque une somme.
Il ouvrit l’enveloppe, parcourut les lignes et sentit une pointe d’agacement lui traverser la poitrine.
— Ça doit être une erreur informatique. J’appellerai la banque.
Il attrapa son téléphone, puis s’arrêta.
Une notification venait d’apparaître sur son écran.
École Sainte-Agnès : rappel concernant votre échéance de scolarité.
Il laissa échapper un rire incrédule.
— Qu’est-ce que c’est encore que ça ?
Élodie ne répondit pas.
Elle avait reçu le même message la veille au soir.
Et ce matin-là, elle avait aussi découvert qu’une facture médicale, qu’elle croyait réglée depuis des semaines, figurait toujours parmi les paiements en attente.
Trois problèmes en moins de vingt-quatre heures.
Trois problèmes qui n’auraient jamais dû exister.
— Appelle Marc, dit-elle.
Julien haussa les épaules.
— Pourquoi Marc ?
— Parce que c’est lui qui s’occupait de tout ça, non ?
Julien composa le numéro de son beau-père.
Marc décrocha après la deuxième sonnerie.
— Julien ? Qu’est-ce qui se passe ?
— Il y a un problème avec la banque et l’école. Tu peux vérifier ?
Un silence.
— Quel problème exactement ?
Julien expliqua les prélèvements incomplets, le rappel de l’école et la facture médicale.
Marc ne répondit pas tout de suite.
Puis il demanda :
— Depuis quand ces paiements étaient-ils censés être effectués ?
— Depuis des années. Tu sais bien que tu nous avais aidés à mettre tout ça en place.
— Oui, je sais.
Sa voix avait changé.
Elle n’était plus assurée, presque amusée, comme lorsqu’il racontait à table qu’il connaissait personnellement un directeur d’agence ou qu’il pouvait obtenir une faveur en passant un simple coup de fil.
— Je vais regarder, finit-il par dire.
— Parfait. Parce que franchement, je n’ai pas le temps de gérer des erreurs administratives.
Marc inspira lentement.
— Julien, il faut qu’on parle.
— De quoi ?
— De ce que tu as dit à ton père dimanche.
Julien se raidit.
— Sérieusement ? C’est pour ça que tu m’appelles ?
— Non. Mais je crois que tu dois comprendre certaines choses avant de continuer à parler de ce que les autres ont fait pour toi.
Julien raccrocha.
— Il commence à me faire la morale, maintenant !
Élodie le regardait avec une expression qu’il ne lui connaissait pas.
— Julien, tu ne trouves pas ça étrange ?
— Quoi encore ?
— Que tout s’arrête en même temps ?
Il ne répondit pas.
Car, au fond de lui, une pensée venait de s’imposer.
Une pensée qu’il n’avait pas envie d’examiner.
Et si Marc n’avait jamais été celui qui payait ?
À 9 h 15, Julien se trouvait dans le bureau de sa banque.
Il avait pris rendez-vous en urgence, convaincu qu’il suffisait d’expliquer la situation pour que quelqu’un remette les choses en ordre.
La conseillère consulta son écran.
— Monsieur Martin, je vois effectivement que le complément de financement que vous receviez chaque mois a cessé.
— Quel complément ?
La conseillère releva les yeux.
— Le virement permanent provenant du fonds familial Martin. Il servait à couvrir une partie de vos dépenses récurrentes. Nous avons également reçu une notification concernant la suspension de certains paiements associés à ce fonds.
Julien resta figé.
— Le fonds familial Martin ?
— Oui.
— C’est Marc qui l’a créé ?
La conseillère hésita.
— Je ne suis pas autorisée à vous communiquer les informations personnelles d’un tiers. En revanche, je peux vous préciser que les virements reçus sur votre compte provenaient d’un compte distinct, dont votre père était le bénéficiaire économique.
Julien eut l’impression que la pièce venait de se rétrécir.
— Mon père ?
— Antoine Martin.
La conseillère fit pivoter son écran juste assez pour lui montrer l’historique de ses propres crédits.
Cinq années de virements.
Soixante mois.
Soixante versements réguliers, auxquels s’ajoutaient plusieurs paiements ponctuels.
Julien fixa les chiffres.
Il reconnut le montant correspondant au complément de son crédit immobilier.
Puis celui qui couvrait une partie de la scolarité de Lila.