Plus bas figuraient des remboursements de frais de santé et plusieurs virements exceptionnels, dont un montant important versé l’année où la chaudière de leur maison avait dû être remplacée.
Il se souvint de ce jour.
Marc était arrivé chez eux avec une bouteille de vin et avait dit :
— Ne vous inquiétez pas. Je connais quelqu’un qui peut arranger ça.
Julien avait embrassé son beau-père sur les deux joues.
Il lui avait dit qu’il était un homme formidable.
Pendant ce temps, Antoine avait probablement payé la facture sans que personne le sache.
— Vous êtes certaine que ces virements venaient de mon père ? demanda Julien.
— Les références bancaires indiquent bien son nom.
Julien se leva trop vite.
— Il doit y avoir une erreur.
La conseillère lui tendit un relevé.
— Je vous conseille de prendre le temps de l’examiner.
Il sortit du bureau sans la remercier.
Dans le couloir, il s’arrêta près d’une fenêtre et relut le document.
Son père avait payé.
Pas une fois.
Pas deux fois.
Pendant cinq ans.
Et lui, dimanche, devant dix-huit personnes, lui avait dit qu’il n’avait jamais rien fait.
Julien sentit son visage brûler.
Mais la honte fut bientôt remplacée par une autre émotion.
La panique.
Car si son père avait payé jusque-là, et qu’il avait désormais arrêté, leur équilibre financier ne tenait plus.
Il lui fallait environ mille euros supplémentaires par mois, parfois davantage selon les dépenses imprévues.
Il n’avait jamais construit son budget autour de la réalité.
Il l’avait construit autour d’une aide qu’il ne voyait même pas.
À midi, Élodie attendait dans la cuisine.
Lila dessinait à la table, un feutre rose entre les doigts.
— Alors ? demanda Élodie.
Julien posa les relevés devant elle.
Elle les parcourut.
Au fil des pages, son expression changea.
— C’était ton père ?
Julien acquiesça.
— Depuis cinq ans.
Élodie porta une main à sa bouche.
— Mais Marc disait qu’il avait arrangé les paiements…
— Je sais.
Elle se rassit lentement.
— Et nous l’avons cru.
Julien ne répondit pas.
Ils repensèrent tous les deux aux nombreuses conversations au cours desquelles Marc avait évoqué ses « interventions ».
Il avait raconté comment il avait appelé un banquier, comment il avait discuté avec une responsable administrative, comment il avait trouvé une solution pour un dossier médical compliqué.
Jamais il n’avait précisé que l’argent venait d’Antoine.
Il avait laissé la famille le croire.
Peut-être parce qu’il aimait être admiré.
Peut-être parce qu’il n’avait pas voulu expliquer qu’il ne finançait pas lui-même cette aide.
Ou peut-être parce que personne ne lui avait posé les bonnes questions.
— Il faut appeler ton père, dit Élodie.
Julien sortit son téléphone.
Il composa le numéro d’Antoine.
Une sonnerie.
Deux.
Trois.
Puis la messagerie.
Il rappela.
Même résultat.
— Il ne répond pas.
Élodie le fixa.
— Qu’est-ce que tu lui as dit, exactement, dimanche ?
Julien baissa les yeux.
— Que je n’avais jamais rien reçu de lui.
— Non. Tu lui as dit qu’il n’avait jamais rien fait pour toi.
Il serra le téléphone.
— Je sais ce que j’ai dit.
— Alors pourquoi as-tu dit ça ?
La question était simple.
Et Julien ne trouva pas de réponse qui ne ressemble pas à une excuse.
Antoine, de son côté, n’avait pas éteint son téléphone.
Il avait simplement décidé de ne plus répondre aux appels qui ne contenaient que des demandes.
Depuis qu’il avait signé les documents chez Maître Delmas, il passait ses journées comme avant : il se levait tôt, réparait quelques équipements pour d’anciens clients et faisait ses courses dans le petit supermarché de son quartier.
Il n’était pas devenu riche du jour au lendemain.
Il n’avait pas changé de voiture.
Il n’avait pas réservé de vacances luxueuses pour célébrer sa décision.
Il continuait de vivre dans son pavillon modeste, avec ses outils dans le garage et ses factures soigneusement classées dans un tiroir.
Mais quelque chose avait changé.
Il ne surveillait plus son téléphone toutes les dix minutes pour vérifier si Julien avait besoin de lui.
Le premier jour, ce silence lui avait fait mal.
Le deuxième, il avait eu envie de rappeler son fils.
Le troisième, il s’était demandé si Lila souffrait de cette décision.
Puis il s’était rappelé que la petite n’avait rien demandé et que les adultes devaient trouver une manière de la protéger sans continuer à entretenir le mensonge.
Il avait donc demandé à Maître Delmas de conserver une consigne écrite : en cas d’urgence médicale grave concernant Lila, il pourrait apporter une aide directe, sur présentation des justificatifs nécessaires, sans faire transiter l’argent par les comptes de ses parents.
Il ne voulait pas que sa petite-fille paie le prix des conflits des adultes.