— Jusqu’à Noël ?
J’ai répété ces deux mots si lentement que Colin a enfin relevé les yeux.
— Tessa, je t’ai entendue.
— Non, Colin. Je ne crois pas que tu m’aies entendue. Je viens de te dire que je n’en peux plus, et tu m’annonces tranquillement que nous allons continuer comme ça pendant cinq semaines supplémentaires.
Il a posé ses clés sur le comptoir, puis a retiré sa veste avec un calme qui m’a rendue encore plus furieuse.
— Megan traverse une période difficile. Elle a deux enfants. Tu voudrais que je fasse quoi ? Que je mette ma propre sœur à la rue ?
J’ai regardé autour de moi.
Les jouets de Max traînaient dans le couloir. Une pile de linge occupait la chaise sur laquelle je m’asseyais habituellement pour prendre mon café. Sur la table, mon ordinateur était coincé entre un paquet de biscuits ouvert et trois assiettes que personne n’avait débarrassées.
— Je voudrais que tu te souviennes que nous avons aussi une famille, Colin. Henry est ton fils. Je suis ta femme. Et cette maison est aussi la mienne.
— Tu dramatises.
Ces deux mots m’ont coupé le souffle.
Pendant quarante-six jours, j’avais avalé mes remarques. J’avais accepté de déplacer mes affaires, de travailler dans le bruit, de préparer davantage de repas et de faire des lessives supplémentaires. J’avais renoncé à mes soirées tranquilles, à mes appels professionnels dans mon bureau et même à mes habitudes les plus simples.
Et maintenant, mon épuisement était réduit à une exagération.
— Très bien, ai-je répondu. Alors je vais te poser une question simple. Si Megan reste jusqu’à Noël, qui s’occupera de ses dépenses ? Qui fera les courses ? Qui préparera les repas ? Qui lavera les draps ? Qui trouvera une solution quand nous n’aurons plus assez d’eau chaude ?
Colin a croisé les bras.
— On s’organisera.
— Qui, Colin ? Qui va s’organiser ?
Il n’a pas répondu.
J’ai senti mes yeux me piquer, mais je refusais de pleurer devant lui. Je ne voulais pas que ma douleur devienne un argument de plus qu’il pourrait balayer d’un geste.
— Je ne te demande pas d’abandonner ta sœur. Je te demande d’arrêter de considérer que l’aider signifie que je dois tout supporter sans avoir mon mot à dire.
— C’est ma sœur, Tessa.
— Et je suis ta femme.
Il a détourné les yeux.
Puis, comme si la conversation était terminée, il a attrapé un verre dans le placard.
— On en reparlera quand tu seras moins énervée.
C’est à cet instant que j’ai compris que nous n’avions pas simplement un problème d’invitée qui s’éternisait.
Nous avions un problème de couple.
Parce que Megan n’avait pas décidé seule de rester jusqu’à Noël. Colin venait de prendre cette décision pour nous deux, puis de m’informer que je devais l’accepter.
Et, pour la première fois depuis le début de cette histoire, je me suis demandé ce qui se passerait si je cessais de rendre cette situation confortable pour tout le monde.
Le lendemain matin, je me suis réveillée à 5 h 45.
Je n’avais presque pas dormi.
Dans la chambre, Colin respirait paisiblement. J’ai regardé l’heure sur mon téléphone, puis le plafond. J’aurais pu me lever et commencer à préparer le petit-déjeuner, comme tous les autres matins.
Mais je suis restée couchée quelques minutes de plus.
À 6 h 10, Henry est entré dans notre chambre en frottant ses yeux.
— Maman, Max a pris mon oreiller.
Je me suis assise.
— Tu lui as demandé de te le rendre ?
— Oui. Il a dit que c’était le sien maintenant.
J’ai attiré mon fils contre moi.
Henry avait neuf ans. Il était assez grand pour comprendre que la maison était devenue différente, mais trop jeune pour savoir comment exprimer ce que cela lui faisait. Depuis l’arrivée de sa tante, il avait perdu une partie de son espace, de ses habitudes et de son intimité.
Il adorait ses cousins. Il aimait jouer avec Max et lire des histoires à Ellie. Mais il commençait à s’agacer lorsqu’il devait ranger ses affaires dans des boîtes pour libérer de la place.
— Tu aimerais retrouver ta chambre comme avant ? lui ai-je demandé.
Il a baissé les yeux.
— Oui. Mais je ne veux pas que maman Megan soit triste.
Cette phrase m’a serré le cœur.
Même mon fils commençait à croire que les besoins des autres devaient passer avant les siens.
— Mon chéri, tu as le droit d’aimer tes cousins et d’avoir envie de retrouver ton espace. Les deux peuvent être vrais en même temps.
Il a hoché la tête, puis m’a demandé si je pouvais lui préparer des pancakes.
Je me suis levée pour aller chercher les ingrédients.
Mais cette fois, je n’ai pas préparé le petit-déjeuner de six personnes.