À l’intérieur, il n’y avait qu’une feuille, imprimée sur du papier épais, et une photographie.
Sur la photographie, Elena se tenait devant un restaurant, un homme à ses côtés. Il avait une main posée sur son épaule. Elle souriait, mais ce sourire ne ressemblait pas à celui que je lui connaissais. Au dos, quelqu’un avait écrit au marqueur noir : « La future directrice générale sait-elle encore reconnaître ses propres erreurs ? »
Je retournai la feuille.
Trois paragraphes suffirent à me glacer.
Le document prétendait qu’Elena entretenait une relation secrète avec un fournisseur de l’entreprise, qu’elle avait favorisé ce dernier dans plusieurs contrats et que sa nomination à la direction générale serait un risque pour les actionnaires. En bas de page figurait une phrase soulignée deux fois :
Si elle se présente samedi avec un nouvel homme à son bras, nous saurons exactement comment interpréter ce choix.
Je reposai lentement le papier.
— Ils savent que tu veux m’emmener.
Elena ne répondit pas.
— Elena ?
Elle récupéra la photographie, la fixa quelques secondes, puis la glissa dans la chemise couleur ivoire.
— Ce n’est pas la première fois.
— La première fois qu’ils t’envoient une menace ?
— La première fois qu’ils essaient de contrôler jusqu’à la personne qui m’accompagne quelque part.
Elle s’assit. Pour la première fois depuis que je la connaissais, ses épaules s’affaissèrent complètement.
— L’homme sur cette photo s’appelle Adrian Cole. Il dirige une entreprise qui fournit des équipements industriels à la nôtre. Nous nous sommes rencontrés lors d’une négociation, et nous avons dîné ensemble à deux reprises. C’est tout. Marcus a pourtant fait circuler l’idée que je lui accordais des contrats en échange de faveurs personnelles.
— Et tu as pu prouver que c’était faux ?
— Les contrats ont été attribués après une procédure d’évaluation. Les prix, les critères techniques et les comptes rendus sont archivés. Je peux démontrer que les décisions étaient justifiées.
Elle marqua une pause.
— Mais Marcus ne cherche pas seulement à prouver que j’ai commis une faute. Il veut que les autres commencent à se demander si je suis le genre de femme qui pourrait en commettre une. Après cela, chaque décision devient suspecte.
Je connaissais cette mécanique. Dans mon métier, un pont ne s’effondrait pas toujours parce qu’une poutre était mauvaise. Parfois, quelqu’un avait négligé plusieurs petites faiblesses, chacune paraissant insignifiante jusqu’au jour où elles cédaient ensemble.
— Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Me présenter samedi. Avec toi. Répondre aux questions. Puis rentrer chez moi et espérer que le conseil me laisse enfin travailler.
— Et si ça ne suffit pas ?
Elle leva les yeux.
— Alors je perdrai peut-être dix ans de travail.
Je regardai cette femme qui semblait avoir tout ce qu’on pouvait souhaiter : une maison magnifique, une entreprise florissante, une réputation solide et une place à la table des gens puissants.
Elle avait pourtant peur de perdre quelque chose que je n’avais jamais vraiment su nommer : la possibilité d’être jugée sur ce qu’elle faisait plutôt que sur ce que les autres racontaient d’elle.
— Très bien, dis-je. Samedi, je serai ton rendez-vous idéal.
Elle eut un petit rire sans joie.
— Tu dis ça comme si tu acceptais une mission de chantier.
— C’est à peu près ça. Mais j’ai une condition.
— Laquelle ?
— Je ne mentirai pas pour toi. Je ne prétendrai pas être quelqu’un que je ne suis pas. Et si quelqu’un me pose une question à laquelle je ne veux pas répondre, je ne répondrai pas.
Elle me regarda avec une attention nouvelle.
— C’est exactement pour ça que je t’ai choisi.
Cette fois, je ne sus pas quoi lui répondre.
Les jours qui suivirent furent étranges.
Elena venait chez moi après ses longues journées de travail. Nous répétions quelques conversations, mais elle finissait toujours par abandonner les cartes et me parler de sujets ordinaires : la boulangerie qui avait changé de propriétaire, les travaux dans la rue, le vieux chien qui dormait sur le perron de la maison voisine.
Je découvris qu’elle détestait les asperges, qu’elle avait peur des ascenseurs depuis un incident survenu pendant ses études et qu’elle écoutait de vieux morceaux de jazz lorsqu’elle devait prendre une décision difficile.
Elle découvrit que je n’avais pas eu de véritable rendez-vous depuis presque deux ans, que mon dernier grand projet avait été annulé au dernier moment et que je passais trop de temps à faire semblant de ne pas regretter certaines occasions manquées.
Un soir, alors que nous mangions une pizza sur ma table à dessin, elle me demanda :
— Pourquoi n’as-tu jamais cherché à travailler dans une grande entreprise ?
— Je l’ai fait. Pendant un temps.
— Et ?
— J’ai compris que je préférais pouvoir dormir tranquillement après avoir signé un plan.