Antoine lança l’enregistrement de 14 h 32.
Au début, tout semblait normal. Émilie assemblait son puzzle, Clara consultait son téléphone et Antoine travaillait dans son bureau.
Puis, à l’écran, Clara s’approcha de la petite fille.
Antoine augmenta le volume.
— Tu sais combien de fois Antoine a annulé des choses à cause de toi ?
Il sentit ses doigts se crisper sur la souris.
Il entendit Clara poursuivre, parler de leur famille, puis prononcer des mots qu’il n’aurait jamais imaginé entendre de sa bouche.
— Tu prends trop de place dans sa vie. Tu dois comprendre qu’un jour, il aura sa propre famille. Et à ce moment-là, tu ne seras plus sa priorité.
Émilie baissa la tête.
— Mais je ne lui demande pas de choisir entre nous…
— Tu n’as pas besoin de le demander. Tu le fais déjà.
Clara se pencha vers l’enfant.
— Si tu continues à pleurer chaque fois qu’il ne s’occupe pas de toi, il finira par se lasser. Tu ne veux pas qu’il t’abandonne, n’est-ce pas ?
Émilie serra son puzzle contre elle.
— Je ne veux pas qu’Antoine m’abandonne…
Antoine sentit son cœur se serrer.
Sur l’enregistrement, Clara se redressa, regarda vers le couloir pour vérifier qu’il ne revenait pas, puis sortit son téléphone.
Elle prit une photographie de la petite fille en train de pleurer.
— Voilà. Au moins, il comprendra ce que tu fais quand je suis là.
Antoine interrompit la vidéo.
Il resta plusieurs minutes sans bouger.
Ce n’était pas une simple dispute. Clara avait utilisé la peur d’une enfant de sept ans pour lui faire porter la responsabilité des problèmes de leur couple.
Il avait toujours cru que Clara était simplement jalouse du temps qu’il consacrait à sa sœur. Il n’avait pas imaginé qu’elle puisse s’en prendre directement à elle.
Mais quelque chose le troubla davantage.
Pourquoi Clara avait-elle évoqué l’histoire de sa famille ?
Et pourquoi semblait-elle si intéressée par la naissance d’Émilie ?
Il retourna sur les enregistrements des semaines précédentes.
Le système avait conservé plusieurs séquences. Dans l’une d’elles, Clara fouillait dans un tiroir du bureau pendant qu’Antoine prenait une douche. Dans une autre, elle photographiait des documents posés sur la table de la salle à manger.
Parmi ces papiers figuraient des relevés bancaires et une enveloppe portant le nom de sa mère.
Antoine sentit une inquiétude grandir en lui.
Il appela immédiatement sa mère.
— Maman, j’ai besoin que tu me racontes exactement ce qui s’est passé à la naissance d’Émilie.
Un long silence suivit.
— Pourquoi me demandes-tu ça maintenant ?
— Parce que Clara pose des questions sur notre famille. Et parce que je viens de découvrir qu’elle a fait pleurer Émilie en lui disant qu’elle prenait trop de place dans ma vie.
Sa mère inspira profondément.
— Antoine, viens à la maison. Ton père et moi devons te parler.
Cette réponse ne fit qu’augmenter son inquiétude.
Il récupéra Émilie chez ses parents le soir même, puis s’installa avec elle dans le salon.
La petite fille tenait son doudou contre elle.
— Est-ce que Clara est fâchée contre moi ? demanda-t-elle.
Antoine s’agenouilla devant elle.
— Non, ma puce. Ce qui s’est passé n’est pas de ta faute.
— Mais elle a dit que tu ne voudrais plus de moi quand tu serais marié.
Il sentit sa gorge se nouer.
— Écoute-moi bien. Personne ne peut prendre ta place dans mon cœur. Si un jour je me marie, ma vie changera, bien sûr. Mais tu resteras ma petite sœur. Et tu n’as pas besoin de te rendre triste pour mériter mon amour.
Émilie se jeta dans ses bras.
Antoine la serra contre lui et prit une décision : il ne laisserait plus personne utiliser les sentiments de sa sœur pour la manipuler.
Le lendemain, il se rendit chez ses parents.
Son père, Michel Morel, l’attendait dans le bureau. Sa mère, Françoise, était assise près de la fenêtre, les mains jointes.
— Vous allez me dire ce qui se passe ? demanda Antoine.
Michel échangea un regard avec sa femme avant de répondre.
— Il y a vingt-trois ans, nous avons traversé une période financière très difficile. Mon entreprise était au bord de la faillite. J’avais emprunté de l’argent à plusieurs personnes pour sauver nos activités, mais je n’arrivais plus à rembourser.
Antoine connaissait les difficultés des premières années de l’entreprise. Il ignorait toutefois qu’elles avaient été aussi graves.
Son père continua :
— À cette époque, nous avons reçu une aide importante d’un homme qui souhaitait rester discret. En échange, nous avons signé un accord concernant une partie des revenus futurs de l’entreprise. Lorsque la situation s’est améliorée, j’ai remboursé une grande partie de cette dette.
— Quel rapport avec Émilie ?
Françoise prit la parole, la voix tremblante.