— Sabrina, dites-lui de rester où il est. Le prochain document va apparaître dans quelques secondes.
Je redressai le dos.
— Papa, reste où tu es.
Il tourna brusquement la tête vers la caméra.
— Tu n’as pas à me donner d’ordres !
— Alors ne me téléphone pas pour m’en donner.
Dans la salle de réception, quelques invités échangèrent des regards nerveux. Les serveurs s’étaient immobilisés près des portes. Derrière le pupitre, Madame Borel tenait toujours son dossier rouge, les mains tremblantes mais le menton levé.
Mon père s’approcha d’elle.
— Vous travaillez pour cette entreprise depuis trente ans. Vous savez ce que vous risquez en faisant cela.
— Oui, monsieur Voss, répondit-elle. Je le sais depuis douze ans.
Il s’arrêta.
Douze ans.
C’était l’année de la mort de ma mère.
L’écran géant s’éteignit pendant une seconde. Puis un document numérisé apparut, suivi d’un enregistrement audio dont la date était inscrite en bas de l’image.
« Réunion extraordinaire du conseil fondateur — 14 novembre, douze ans auparavant. »
Je me penchai vers mon ordinateur.
Je n’avais jamais vu cet enregistrement.
La voix de ma mère résonna dans la salle.
— Je demande que ma participation majoritaire soit protégée par une clause d’accord préalable. Aucun transfert d’actions, aucune cession d’actifs essentiels et aucune modification de la structure de contrôle ne devront être effectués sans le consentement écrit de ma fille, Sabrina Voss, une fois qu’elle aura atteint l’âge prévu dans les statuts.
Une voix masculine lui répondit :
— Claire, vous comprenez que cette disposition pourrait compliquer une future vente ?
— Je comprends surtout qu’une entreprise ne doit pas devenir la propriété personnelle de celui qui se trouve momentanément à sa tête.
Mon père ferma les yeux.
Je connaissais cette voix masculine. C’était celle de mon oncle, Thomas Voss, le frère cadet de mon père et l’un des premiers investisseurs de Voss Dynamics.
Il était mort cinq ans plus tôt.
Ma mère poursuivit :
— Adrian, je vous fais confiance pour administrer cette société si quelque chose m’arrive. Mais je ne vous donne pas le droit d’effacer ma fille de son histoire.
L’enregistrement s’interrompit.
Dans la salle, personne ne bougeait.
Je sentis mes doigts se crisper autour du bord de la table.
Ma mère savait.
Elle avait anticipé la possibilité que mon père, après sa disparition, confonde la direction de l’entreprise avec sa propriété. Et elle avait pris des mesures pour empêcher que cela arrive.
Mais pourquoi ne m’avait-elle jamais parlé de ces dispositions ?
La réponse se trouvait peut-être dans la mallette en cuir posée près de moi. Je l’avais récupérée quelques semaines auparavant dans un garde-meuble dont j’ignorais même l’existence jusqu’à ce que Callahan, l’avocat de ma mère, me contacte.
À l’intérieur, j’avais trouvé des lettres, des relevés, des copies de contrats et une enveloppe portant mon prénom.
Je ne l’avais pas encore ouverte.
J’avais voulu comprendre les documents avant de lire les derniers mots de ma mère.
À présent, je regrettais presque d’avoir attendu.
Sur l’écran, Madame Borel retira une feuille du dossier rouge.
— Le conseil fondateur a approuvé cette clause à l’unanimité, déclara-t-elle. Elle a été intégrée aux statuts de la société et confirmée par un acte distinct. Une copie certifiée a été déposée auprès de l’administrateur indépendant.
Victor Morel se leva de nouveau.
— Si cette clause est valide, les opérations annoncées ce soir pourraient être suspendues.
Mon père se retourna vers lui.
— Vous êtes le directeur financier. Vous êtes censé protéger cette entreprise !
— C’est précisément ce que j’essaie de faire, répondit Victor. Je dois savoir si les documents que nous avons reçus pour préparer la restructuration sont conformes aux statuts.
Je compris alors que le gala n’était pas seulement une célébration.
Mon père avait prévu d’annoncer une restructuration de Voss Dynamics, présentée comme le début d’une nouvelle ère. En réalité, il préparait le transfert de plusieurs divisions à une société d’investissement dont les bénéficiaires n’avaient jamais été clairement présentés aux actionnaires.
Et il comptait le faire sans mon accord.
Il avait organisé une soirée somptueuse, invité la presse économique, fait imprimer des brochures et réservé un écran géant pour annoncer son succès.
Il n’avait simplement pas prévu que quelqu’un lui demanderait de respecter les documents qu’il avait signés douze ans plus tôt.
— Callahan ! cria-t-il en direction de la caméra. Vous ne pouvez pas transformer un événement privé en procès public !
La voix de l’avocat retentit à nouveau dans mon téléphone.
— Personne ne vous juge ce soir, monsieur Voss. Nous vous demandons de suspendre une opération dont l’autorisation est contestée. Les actionnaires ont le droit d’être informés avant de voter.
— Vous avez manipulé ma fille !
Je répondis avant que Callahan ait le temps de parler.
— J’ai vingt-cinq ans, papa. Je sais lire un contrat.