La salle à manger sembla soudain manquer d’air.
Élodie regarda Henri sans parvenir à parler.
— Vous venez de dire « appartient peut-être déjà ». Qu’est-ce que cela signifie exactement ?
Henri s’assit lentement.
— Cela signifie que ton père n’a jamais été rémunéré à la hauteur de sa contribution. À l’époque, il avait accepté de céder certains droits d’exploitation à l’entreprise en échange d’une rémunération et d’une participation aux bénéfices futurs. Un protocole avait été signé.
— Et vous avez respecté cet accord ?
Henri baissa la tête.
— Pas entièrement.
Julien se précipita vers lui.
— Papa, tu n’as pas à raconter des choses dont tu ne maîtrises plus les conséquences !
— Justement, Julien. J’aurais dû les raconter il y a des années.
Sophie Lambert reprit la parole au téléphone.
— Élodie, je veux être très précise. Nous disposons d’un protocole ancien et de documents comptables qui semblent indiquer que certains engagements n’ont pas été exécutés. Nous devons encore vérifier l’ensemble des pièces, les éventuelles modifications ultérieures et les règles de prescription applicables. Je ne peux pas vous affirmer aujourd’hui que vous possédez une fortune déterminée.
Elle marqua une pause.
— Mais il existe suffisamment d’éléments pour que vous ne signiez absolument aucune renonciation avant une analyse complète.
Élodie acquiesça, même si l’avocate ne pouvait pas la voir.
— D’accord.
Julien eut un rire nerveux.
— Vous entendez ? Elle-même ne sait pas ce qu’elle raconte ! Il n’y a rien de certain. Tout cela repose sur des papiers vieux de vingt ans.
— Alors pourquoi voulais-tu que je signe ce soir ? demanda Élodie.
— Parce que nous devons réorganiser nos actifs !
— Et pourquoi as-tu caché à ta femme que son père avait contribué à bâtir la fortune de ta famille ?
— Parce que ça ne change rien à notre mariage !
Élodie le regarda longuement.
— Tu as raison sur un point. Cela ne change rien à ce que tu viens de faire.
Elle désigna les éclats de porcelaine.
— Tu as essayé de me faire peur pour obtenir ma signature. Tu ne m’as pas expliqué les documents. Tu as exigé mon obéissance. Et lorsque j’ai refusé, tu as lancé une assiette vers moi.
Sa voix trembla légèrement, mais elle continua.
— Que je sois l’héritière de dix euros ou de dix millions ne change rien à cela.
Julien détourna le regard.
Pour la première fois de la soirée, il ne pouvait pas utiliser l’argent pour justifier son comportement.
Geneviève, elle, tenta une dernière manœuvre.
— Élodie, ma chérie, nous avons toujours voulu te protéger. Cette histoire est compliquée. Ton père était un homme modeste, il n’aurait jamais souhaité voir son nom mêlé à une bataille judiciaire.
Élodie se tourna vers elle.
— Vous ne pouvez pas savoir ce que mon père aurait souhaité. Vous ne l’avez jamais connu autrement que comme un employé utile à votre entreprise.
Geneviève pinça les lèvres.
— Fais attention à ce que tu dis.
— Pendant cinq ans, j’ai fait attention à tout ce que je disais. À table, devant vos amis, dans cette maison. J’ai accepté vos remarques parce que je pensais que le respect se gagnait en étant patiente. Mais ce soir, j’ai compris que vous ne vouliez pas que je m’intègre à votre famille. Vous vouliez que je me taise.
Elle posa les quatre pages sur la table.
— Je ne signerai rien.
Julien se rapprocha d’elle.
— Tu ne peux pas partir comme ça. Nous sommes mariés. Nous devons régler ça ensemble.
Élodie recula instinctivement.
— Ne t’approche pas de moi.
Il s’arrêta.
Henri se leva à son tour.
— Julien, laisse-la partir.
— Tu es de son côté, maintenant ?
— Je suis du côté de ce que j’aurais dû faire depuis longtemps : dire la vérité.
Geneviève fixa son mari avec incrédulité.
— Après toutes ces années, tu vas détruire notre famille ?
Henri regarda les morceaux d’assiette au sol.
— Ce n’est pas Élodie qui a lancé cette assiette.
Personne ne répondit.
Élodie récupéra son sac et son manteau. Avant de quitter la pièce, elle s’adressa une dernière fois à Julien.
— Je ne sais pas encore ce que les documents révéleront. Je ne sais pas si j’ai droit à une indemnisation, à des bénéfices ou à autre chose. Mais je sais que je ne laisserai plus personne me demander de renoncer à quelque chose que je ne comprends pas.
Elle ouvrit la porte.
— Et je ne rentrerai pas ici tant que je ne serai pas certaine de pouvoir le faire sans avoir peur.
Cette nuit-là, elle dormit chez une amie.