Elle ne prit aucun bijou, aucun objet de valeur et aucun document appartenant aux Delmas. Elle emporta seulement ses effets personnels et une copie des pages qu’elle avait reçues, après avoir convenu avec son avocate de la manière de conserver les éléments utiles.

Pour la première fois depuis son mariage, elle n’avait pas passé la nuit à se demander comment calmer Julien.

Elle se demandait comment protéger sa propre vie.

Trois semaines plus tard

Le bureau de Sophie Lambert donnait sur une cour tranquille du septième arrondissement de Paris.

Sur la table, plusieurs classeurs étaient ouverts. Des copies de contrats, des registres de sociétés et des relevés comptables formaient une chronologie complexe.

Élodie était assise face à l’avocate, un carnet posé devant elle.

— Qu’avez-vous trouvé ?

Sophie croisa les mains.

— Votre père a participé au développement d’un procédé industriel qui a ensuite été exploité commercialement par une société du groupe Delmas. Nous avons retrouvé un protocole prévoyant une rémunération complémentaire et une participation conditionnelle aux bénéfices liés à cette exploitation.

Elle fit glisser une copie vers Élodie.

— Nous avons également retrouvé des documents indiquant qu’une partie de ces droits devait être transmise à ses héritiers si certaines conditions étaient réunies.

Élodie parcourut les lignes.

— Pourquoi personne ne m’en a parlé ?

— Nous ne pouvons pas encore établir qui connaissait précisément l’existence de ces droits, ni depuis quand. En revanche, certains documents comptables montrent que des revenus ont été générés par l’exploitation du procédé. Il faut déterminer si les sommes dues ont été payées, si les droits ont été valablement transférés et quelles demandes peuvent encore être engagées.

— Et la fortune des Delmas ?

Sophie prit le temps de choisir ses mots.

— Une partie de leur patrimoine s’est constituée grâce au développement de cette activité. Mais cela ne signifie pas que la totalité de leur fortune vous revient. Il faut distinguer la contribution de votre père, les droits prévus par les contrats, les sommes éventuellement impayées et la valeur des entreprises aujourd’hui.

Élodie hocha la tête.

Elle ne voulait pas entendre une histoire séduisante. Elle voulait connaître la vérité, même si celle-ci était moins spectaculaire que ce qu’elle avait imaginé.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— Nous demandons la communication des pièces nécessaires, nous faisons examiner les comptes par un expert indépendant et nous adressons une demande formelle aux sociétés concernées. Nous ne formulons aucune accusation que nous ne pouvons pas étayer.

Sophie referma un classeur.

— Et surtout, vous ne signez aucun document préparé par la famille Delmas sans que nous l’ayons examiné.

Élodie pensa à l’assiette brisée.

Elle comprenait maintenant que le geste de Julien n’était pas seulement une explosion de colère. Il avait aussi voulu obtenir une signature avant que les questions ne deviennent trop précises.

Mais elle refusait de transformer ses soupçons en certitudes sans preuves.

Elle laisserait les documents parler.

Le secret de Julien

L’audit indépendant prit plusieurs mois.

Il révéla que les sociétés du groupe avaient comptabilisé certains revenus issus du procédé industriel sans qu’il soit possible de retrouver la trace de l’ensemble des versements prévus dans le protocole initial.

Des transferts successifs et des changements de structures avaient rendu les comptes difficiles à reconstituer. Certaines pièces étaient manquantes ; d’autres soulevaient des contradictions.

L’expert ne conclut pas que toute la fortune des Delmas appartenait à Élodie. Il établit cependant plusieurs anomalies précises, suffisamment documentées pour soutenir une demande de régularisation et un examen juridique approfondi.

Plus troublant encore, des courriels internes montraient que Julien avait demandé plusieurs mois auparavant une analyse des risques liés aux anciens engagements envers Michel Marchand.

Il savait donc que cette histoire pouvait avoir des conséquences financières.

Il n’était pas possible de démontrer, à partir de ces seuls messages, qu’il avait conçu chaque étape dans le but de dépouiller sa femme. Mais leur chronologie éclairait autrement son insistance soudaine pour qu’elle signe une renonciation générale.

Quand Élodie reçut ces éléments, elle resta longtemps silencieuse.

Ce qui la blessait le plus n’était pas la possibilité d’une fortune.

C’était de découvrir que son mari avait eu accès à des informations concernant son père et avait choisi de les lui cacher, tout en lui reprochant de poser trop de questions.

Elle avait passé des années à essayer de gagner la confiance d’une famille qui disposait peut-être depuis longtemps d’informations que sa propre fille aurait dû connaître.

La confrontation

Julien demanda à la voir dans un lieu neutre.

Élodie accepta, accompagnée de son avocate. Elle ne voulait plus être seule face à lui lorsque des documents importants étaient en jeu.

Il avait perdu son assurance habituelle. Son costume était impeccable, mais ses mains trahissaient sa nervosité.

— Je n’aurais pas dû lancer cette assiette, commença-t-il.

Élodie le regarda sans répondre.