— Ne bougez pas.
La voix d’Elias Baron était basse, presque calme. Pourtant, elle avait quelque chose de glacial qui me paralysa sur place.
Je me plaçai instinctivement devant Evan.
— Comment avez-vous trouvé cette adresse ?
Elias ne répondit pas tout de suite. Son regard parcourut notre appartement : les murs écaillés, le radiateur qui claquait sans parvenir à réchauffer la pièce, les médicaments alignés sur la table et le morceau de pain que j’avais posé près du lit de mon frère.
Puis ses yeux descendirent vers ma jambe.
— Vous boitez depuis votre départ de ma propriété.
— Cela ne vous regarde pas.
Un de ses hommes, resté dans le couloir, fit un pas en avant. Elias leva simplement la main pour l’arrêter.
— Je vous paie pour nettoyer ma maison, mademoiselle Hayes. Pas pour fouiller dans mes affaires.
Mon cœur se mit à battre plus vite.
— Je ne fouille dans rien ! Je nettoie les pièces qu’on m’indique, je vide les poubelles et je rentre chez moi. C’est tout.
— Pourtant, des informations confidentielles concernant mes entrepôts ont été transmises à un groupe rival. Vous avez été filmée près de mon bureau deux fois cette semaine.
J’ai senti le sang quitter mon visage.
— J’étais en train de nettoyer le couloir adjacent. Votre responsable m’a demandé de m’occuper des traces de boue près de la porte. Je n’ai même pas touché à votre bureau !
Elias s’approcha d’un pas.
— Tout le monde a une explication.
— Et vous avez déjà décidé que j’étais coupable.
Il me fixa longuement. J’avais peur, bien sûr. L’homme qui se tenait devant moi n’était pas un patron ordinaire. Son nom suffisait à faire baisser la voix de personnes bien plus puissantes que moi. Mais lorsqu’il regarda Evan, qui essayait péniblement de se redresser dans son lit, ma peur se transforma en colère.
— Si vous êtes venu m’arrêter, faites-le. Mais ne menacez pas mon frère. Il n’a rien à voir avec vos affaires.
Evan saisit ma manche.
— Adeline, qu’est-ce qui se passe ?
Je ne le quittai pas des yeux.
— Tout va bien, petit frère.
C’était un mensonge. Rien n’allait bien.
Elias observa le bandage autour du poignet d’Evan, puis les pansements bon marché que j’avais achetés quelques minutes plus tôt.
— Vous avez traversé la ville à pied avec cette blessure ?
— J’ai pris le bus.
— Et vous avez travaillé toute la nuit ?
— C’est mon travail.
Il tourna la tête vers son homme.
— Attendez dehors.
L’homme hésita.
— Monsieur Baron, nous devrions—
— Dehors.
La porte se referma derrière lui.
Elias regarda de nouveau mon sac. Un morceau de pain dépassait de la poche latérale.
— Vous avez pris de la nourriture dans ma cuisine.
Je baissai les yeux, honteuse malgré moi.
— Elle allait être jetée. Je n’ai rien pris d’autre.
— Pourquoi ?
La question me surprit tellement que je crus d’abord avoir mal entendu.
— Parce que mon frère doit manger.
Evan protesta aussitôt :
— Adeline, je t’ai dit que je pouvais me débrouiller !
Je me retournai vers lui.
— Tu as seize ans. Tu ne devrais pas avoir à te débrouiller seul pendant que je travaille.
Ma voix s’était brisée sur les derniers mots. Je détestais pleurer devant un inconnu, surtout devant cet homme. Mais la fatigue, la douleur et les semaines passées à compter chaque pièce semblaient enfin me rattraper.
Elias resta silencieux.
Puis il remarqua les comprimés sur la table.
— Ce sont vos médicaments ?
Je secouai la tête.
— Ceux d’Evan.
— Et les vôtres ?
— Je n’en ai plus besoin.
Evan éclata d’un rire amer.
— Elle ment. Elle a une ordonnance pour sa jambe, mais elle n’achète jamais tout ce qu’il faut. Elle dit que ce n’est pas urgent.
— Evan !
— Quoi ? C’est vrai !
Elias regarda ma jambe, puis mon visage.
— Depuis combien de temps êtes-vous blessée ?
— Cela ne vous concerne toujours pas.
Pour la première fois, une expression indéchiffrable passa sur son visage. Ce n’était pas de la colère. Plutôt l’agacement d’un homme qui découvrait qu’il ne contrôlait pas une situation aussi facilement qu’il le pensait.
Il sortit son téléphone.
Je reculai aussitôt.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— J’appelle quelqu’un.
— Si vous appelez la police, je vous ai déjà dit que je n’ai rien fait !
— Je n’appelle pas la police.
Il donna une adresse, demanda qu’on lui envoie un médecin et raccrocha.
Je le fixai, méfiante.
— Nous n’avons pas besoin de votre charité.
— Ce n’est pas de la charité. Votre frère a une blessure au poignet, et vous boitez au point de vous appuyer sur les murs. Je ne vais pas faire semblant de ne pas l’avoir remarqué.