La fillette observa Marcelo pendant quelques secondes, puis baissa les yeux vers le bébé.
« Il s’appelle Mateo », murmura-t-elle. « Il a faim. Mais il ne faut pas le donner aux policiers. »
Marcelo fronça les sourcils.
« Pourquoi as-tu peur des policiers ? »
La petite serra les lèvres.
« Parce que maman a dit qu’ils nous sépareraient. »
Ces quelques mots lui firent l’effet d’une gifle.
Marcelo se tourna vers Tiago.
« Appelle une ambulance. Et demande qu’une assistante sociale nous rejoigne. »
À ces mots, la fillette se mit à trembler.
« Non ! Je vous ai dit de ne pas le prendre ! »
« Personne ne va te l’enlever », répondit Marcelo en gardant les mains bien visibles. « Mais ton petit frère a besoin d’un médecin. Regarde comme il est faible. »
Elle baissa les yeux. Mateo avait les lèvres sèches et respirait difficilement. Pour la première fois, son courage sembla vaciller.
« Je peux venir avec lui ? »
Marcelo sentit sa gorge se serrer.
« Bien sûr. Vous irez ensemble. Je te le promets. »
Quelques minutes plus tard, l’ambulance arriva. Les secouristes enveloppèrent Mateo dans une couverture chaude et l’installèrent sur un brancard. La fillette refusa de lâcher sa main. Marcelo monta avec eux, laissant Tiago suivre en voiture.
À l’hôpital, les médecins découvrirent que le bébé souffrait de déshydratation sévère et d’une infection respiratoire. Ils commencèrent immédiatement les soins.
La petite fille, elle, resta assise dans un fauteuil, les genoux contre la poitrine, surveillant chaque personne qui approchait de son frère.
Une infirmière lui apporta un chocolat chaud et un sandwich.
« Comment tu t’appelles, ma chérie ? »
« Sofia. »
« Et quel âge as-tu ? »
« Six ans. Bientôt sept. »
Marcelo s’assit à côté d’elle.
« Sofia, peux-tu me raconter où est ta maman ? »
La petite fixa son gobelet.
« Elle est partie chercher du travail. Elle nous a dit d’attendre dans la maison avec le monsieur qui devait nous aider. Mais le monsieur criait tout le temps. Il disait que Mateo coûtait trop cher. Alors maman nous a emmenés dans le bâtiment abandonné. Elle a dit qu’elle reviendrait avant la nuit. »
« Depuis combien de temps êtes-vous là-bas ? »
Sofia leva trois doigts.
« Trois nuits. »
Marcelo sentit une colère froide l’envahir.
« Et ton papa ? »
La fillette secoua la tête.
« Il est mort avant la naissance de Mateo. »
Elle hésita, puis ajouta :
« Maman était très malade. Avant de partir, elle m’a donné une enveloppe. Elle m’a dit de ne la donner qu’à un homme qui s’appelle Marcelo. »
Le millionnaire cessa de respirer pendant une seconde.
« Marcelo ? »
Sofia hocha la tête et fouilla dans la petite poche de son manteau déchiré. Elle en sortit une enveloppe humide, soigneusement pliée.
Sur le devant, son nom était écrit d’une écriture qu’il connaissait.
Celle d’Isabel.
Isabel avait été son épouse. Ils avaient essayé pendant des années d’avoir un enfant. Après plusieurs traitements infructueux et une dernière grossesse interrompue, leur mariage s’était effondré. Elle était partie six ans plus tôt, sans jamais lui révéler où elle allait.
Marcelo ouvrit la lettre avec des doigts tremblants.
« Marcelo,
Si cette lettre arrive jusqu’à toi, c’est que je n’ai plus réussi à protéger mes enfants.
Tu as toujours cru que tu ne pourrais jamais être père. Pourtant, la vie t’a donné une chance que nous avons perdue avant même de pouvoir la serrer dans nos bras.
Sofia est ta fille.
Après notre séparation, j’ai découvert que j’étais enceinte. J’ai essayé de te joindre, mais j’avais peur. J’avais peur que tu voies cet enfant comme une nouvelle déception, comme un rappel de tout ce que nous avions traversé.
Puis j’ai rencontré un homme qui m’a promis de nous aider. Il m’a convaincue de garder le secret. Quand j’ai compris qu’il nous exploitait, il était déjà trop tard.
Mateo est né il y a quelques mois. Son père biologique est décédé avant sa naissance.
Je suis malade, Marcelo. Je ne sais pas combien de temps il me reste. J’ai confié les enfants à une personne qui prétendait pouvoir les protéger, mais j’ai compris mon erreur.
Je t’en prie, retrouve-les. Ne laisse pas Sofia grandir en croyant qu’elle doit être forte pour tout le monde.
Elle n’est qu’une petite fille.
Isabel. »
Marcelo relut la lettre. Une fois. Deux fois. Puis ses jambes semblèrent ne plus pouvoir le porter.
La fillette le regardait.
« Tu connaissais ma maman ? »
Il essuya ses yeux.
« Oui, Sofia. Je l’ai connue. »
« Est-ce que tu vas nous ramener chez elle ? »
Marcelo ne sut pas quoi répondre.
Il prit doucement sa petite main.