— Une grande demeure pour tout le monde ? ai-je répété lentement.
Artyom a hoché la tête, comme si je venais enfin de comprendre une évidence.
— Exactement. Une maison avec quatre chambres, un grand jardin et suffisamment de place pour les enfants. Maman pourra vivre avec nous, Denis et sa famille aussi. Ce sera beaucoup plus pratique.
J’ai reposé ma fourchette.
— Et où est-ce que je vivrai, moi, dans cette maison ?
Denis a éclaté de rire.
— Mais avec nous, évidemment ! Tu ne vas pas commencer à faire des histoires pour une chambre.
Nelli Viktorovna a posé sa serviette sur ses genoux.
— Ma chère, il faut apprendre à penser à la famille. Une fois mariée, tu ne peux plus raisonner uniquement en fonction de tes intérêts personnels.
J’ai regardé Artyom.
— Tu savais que j’avais l’intention de vendre mon appartement ?
— On en parle depuis un moment.
— Non. Tu en parles depuis un moment. Moi, je n’ai jamais accepté.
Il a soupiré.
— Ne complique pas les choses. Nous avons déjà fait les calculs. Ton appartement vaut environ cent vingt mille dollars. Avec nos économies et quelques aides, nous pouvons acheter quelque chose de beaucoup plus grand.
— « Nos économies » ? ai-je demandé. Quelles économies ?
Denis s’est empressé de répondre :
— Maman a de l’argent de côté. Artyom aussi. Moi, je peux contribuer un peu. On a presque tout prévu.
— Et qui sera propriétaire de cette maison ?
Cette fois, personne n’a répondu immédiatement.
J’ai insisté :
— Elle sera au nom de qui ?
Artyom a fini par hausser les épaules.
— On verra avec le notaire. Ce n’est pas le plus important.
Je l’ai fixé.
— C’est justement le plus important.
Nelli Viktorovna a esquissé un sourire agacé.
— Pourquoi faut-il toujours parler de propriété ? Vous allez être mariés. Vous devez vous faire confiance.
— La confiance n’oblige pas à renoncer à ses biens sans savoir ce qu’on reçoit en échange.
— Tu parles comme si nous étions des étrangers ! a lancé Denis.
Je me suis tournée vers lui.
— Tu attends ton deuxième enfant. Je comprends que tu aies besoin d’espace. Mais pourquoi faudrait-il que je vende le logement que j’ai payé pendant sept ans pour financer une maison dans laquelle tu vivras avec ta famille ?
Son visage s’est fermé.
— Parce qu’on est une famille, justement !
— Alors pourquoi ne pas vendre ton appartement, si tu en as un, pour contribuer au projet ?
Denis a regardé sa mère.
— Ce n’est pas pareil.
— En effet. Ce n’est pas pareil quand il s’agit de son propre argent.
Artyom a frappé la table du bout des doigts.
— Ça suffit. Je ne veux pas qu’on se dispute devant maman. Tu vendras l’appartement après le mariage et nous réglerons les détails ensuite.
Je suis restée silencieuse quelques secondes.
Puis j’ai posé une question très simple :
— Et si je refuse ?
Artyom m’a regardée avec une expression que je ne lui connaissais pas.
— Tu ne vas pas refuser. Nous allons nous marier. Tu ne peux pas continuer à vivre comme une célibataire.
À cet instant, quelque chose s’est brisé en moi.
Je pensais connaître cet homme. Nous étions ensemble depuis trois ans. Il m’avait accompagnée chez le notaire lorsque j’avais terminé de rembourser mon crédit, m’avait aidée à choisir certains meubles et avait même plaisanté sur le fait que cet appartement serait notre premier foyer.
Je n’avais jamais imaginé qu’il le considérait déjà comme une ressource familiale.
— Artyom, est-ce que tu m’as demandée en mariage parce que tu voulais construire une vie avec moi ou parce que tu pensais pouvoir utiliser mon appartement ?
Il s’est redressé brusquement.
— Quelle question ridicule !
— Alors réponds.
— Tu sais très bien que je t’aime.
— Ce n’est pas une réponse.
Nelli Viktorovna est intervenue :
— Tu devrais faire attention à tes paroles. Mon fils t’offre une vraie famille, et toi, tu ne penses qu’à tes murs.
J’ai pris mon sac.
— Ces murs sont le résultat de sept années de travail. Ils représentent mon indépendance et ma sécurité. Je ne les abandonnerai pas parce que vous avez décidé d’agrandir votre maison.
Artyom s’est levé à son tour.
— Tu vas vraiment partir pour une histoire d’appartement ?
— Non. Je pars parce que vous avez organisé mon avenir sans me demander mon avis.
Je suis sortie du restaurant avant que quelqu’un puisse ajouter quoi que ce soit.
Sur le chemin du retour, mon téléphone n’a pas cessé de vibrer.
Artyom m’a envoyé plusieurs messages.
« Tu as mal compris. »
« Maman voulait simplement proposer une solution. »
« Denis a besoin d’espace pour ses enfants. »