« Encore toi, Professeur ? Tu as décidé de suivre toutes les vieilles dames du marché aujourd’hui ? »
L’homme au tablier blanc s’accroupit devant le chien. Il ne semblait pas en colère, mais son visage exprimait une profonde inquiétude.
« Allez, mon vieux. Viens avec moi. »
Professeur remua faiblement la queue, sans quitter Olga des yeux.
« Vous le connaissez ? » demanda-t-elle.
L’homme hocha la tête.
« Depuis trois ans. Il appartenait à un instituteur du village, un certain Pavel Andreïevitch. Tout le monde l’appelait Professeur parce qu’il accompagnait son maître jusqu’à l’école chaque matin. Quand le vieil homme est mort, sa famille a vendu sa maison et l’a abandonné ici. Depuis, il traîne autour du marché. »
Olga sentit son cœur se serrer.
« Et personne ne l’a adopté ? »
L’homme eut un petit sourire triste.
« Plusieurs personnes ont essayé de le chasser. Mais personne ne voulait d’un chien aussi vieux, avec une oreille abîmée et une patte qui le fait souffrir. Pourtant, il est incroyablement doux. Il n’a jamais mordu personne. »
Olga baissa les yeux vers l’animal.
« Pourquoi l’appelez-vous Professeur ? »
« Parce qu’il comprend tout. Regardez. »
L’homme sortit un morceau de pain de sa poche et le tendit au chien. Professeur le prit délicatement, puis le déposa devant Olga au lieu de le manger.
« Il fait toujours ça quand il rencontre quelqu’un qui lui plaît », expliqua le boucher. « Il partage ce qu’il a. Même quand il n’a presque rien. »
Olga sentit ses yeux s’embuer.
Elle pensa à Vassili. Pendant trente-huit ans, son mari avait partagé avec elle chaque morceau de pain, chaque inquiétude et chaque joie. Même lorsque la maladie l’avait affaibli, il avait continué à lui demander si elle avait bien mangé, si elle n’avait pas froid, si elle avait besoin de quelque chose.
Après sa mort, la maison était devenue silencieuse. Léna, sa fille, appelait régulièrement, mais elle vivait à plusieurs centaines de kilomètres et avait sa propre famille. Olga avait fini par croire qu’elle devait apprendre à vivre sans attendre personne.
Elle s’accroupit difficilement et caressa la tête grise.
« Alors, Professeur… tu es aussi seul que moi ? »
Le chien posa son museau dans sa paume.
L’homme au tablier blanc sourit.
« Si vous envisagez de le prendre, je peux vous dire qu’il est vacciné. Le vétérinaire du village le soigne gratuitement de temps en temps. Mais il lui faudrait un vrai foyer. »
Olga regarda une dernière fois les trois petits spitz derrière elle. Ils étaient adorables, certes, mais elle ne ressentait rien de particulier en les voyant.
« Combien coûte ce chien ? »
L’homme secoua la tête.
« Rien. Il ne m’appartient pas. Et je ne vous demanderai pas d’argent pour lui. »
Olga se redressa.
« Alors, je vais le prendre. »
Elle retira son manteau pour le poser sur les épaules du chien, puis demanda à l’homme de l’aider à le porter jusqu’à sa voiture. Professeur ne protesta pas. Il se laissa installer sur le siège passager et posa immédiatement sa tête sur les genoux de sa nouvelle maîtresse.
Avant de rentrer, Olga téléphona à Léna.
« Maman ! Alors ? Tu as trouvé un beau petit spitz ? »
Olga hésita.
« Pas exactement. J’ai trouvé quelqu’un qui avait besoin de moi. »
Elle lui raconta toute l’histoire.
À l’autre bout du fil, sa fille resta silencieuse quelques secondes.
« Maman, tu plaisantes ? Je t’ai envoyé 25 000 roubles pour acheter un chien avec pedigree ! Pas un vieux chien malade ramassé dans la rue ! »
Olga regarda Professeur, qui dormait paisiblement contre elle.
« Je sais, ma chérie. Mais je n’ai pas besoin d’un chien pour impressionner les voisins. J’avais besoin d’un compagnon. »
« Et tu vas faire quoi quand il tombera malade ? Tu as déjà assez de mal à t’occuper de toi ! »
Ces paroles blessèrent Olga, mais elle ne répondit pas avec colère.
« Je vais faire comme ton père aurait fait. Je vais prendre soin de lui tant que je le pourrai. »
Puis elle raccrocha.
Les premières semaines ne furent pas faciles. Professeur avait besoin de médicaments pour ses articulations et d’une alimentation adaptée. Il marchait lentement, dormait beaucoup et sursautait parfois au moindre bruit. Olga aménagea un vieux panier près du poêle et lui confectionna une couverture avec un plaid de Vassili.
Chaque matin, elle lui parlait comme si son mari pouvait encore l’entendre.
« Aujourd’hui, nous allons couper du bois, Professeur. Ensuite, nous préparerons la soupe. Et ne t’avise pas de voler mes chaussons ! »
Le chien la suivait partout, avec sa démarche maladroite.
Peu à peu, la maison retrouva des bruits qu’elle avait oubliés : des griffes sur le plancher, une queue qui frappait contre les meubles, un petit soupir près de la porte.