Je ne répondis pas tout de suite.
Je pris une serviette sur le buffet et la posai devant lui.
— Essuie-toi, Ricardo. Tu as de la crème jusque dans les oreilles.
Carlos détourna le visage pour cacher un sourire nerveux. Inés, elle, ne souriait pas. Elle me regardait comme si elle venait de comprendre que cette scène n’était pas une simple dispute d’anniversaire.
Ricardo arracha la serviette.
— Tu vas regretter ça ! Tu crois que tu peux me traiter comme ça dans mon propre appartement ?
Je me dirigeai vers le petit meuble près de la cuisine et en sortis un dossier bleu.
— Avant de décider qui doit partir, j’aimerais te poser une question.
Je le déposai sur la table, à côté du gâteau abîmé.
— Tu te souviens de l’appartement que nous avons acheté il y a quatre ans ?
Son visage se crispa.
— Évidemment. Pourquoi ?
— Tu te souviens aussi de la somme que j’ai versée pour l’acompte ?
Il haussa les épaules.
— On a tout payé ensemble. Ça n’a rien à voir avec ton gâteau.
J’ouvris le dossier et sortis une copie de l’acte de propriété.
— Alors explique-moi pourquoi ton nom ne figure pas sur le titre.
Le silence tomba dans la pièce.
Ricardo fixa le document. Il le prit, le retourna, puis revint à la première page comme s’il espérait y découvrir une erreur.
— C’est quoi, cette plaisanterie ?
— Ce n’est pas une plaisanterie. L’appartement est enregistré à mon nom.
— Mais on est mariés !
— Oui. Et nous avons signé les documents selon le régime matrimonial que nous avions choisi. L’acte d’achat, les virements et le contrat sont tous dans ce dossier.
Il se tourna vers les invités.
— Vous voyez ? Elle prépare ça depuis des semaines ! Elle veut me faire passer pour un profiteur !
Je refermai calmement le dossier.
— Je n’ai pas préparé cette soirée pour t’humilier. J’ai préparé ce dossier parce que, depuis plusieurs mois, tu me demandes de signer des papiers que tu refuses de m’expliquer.
Cette fois, Ricardo ne répondit pas.
Tout avait commencé six mois plus tôt.
Je travaillais comme pharmacienne dans une officine du centre de Guadalajara. Mes journées étaient longues et exigeantes. Je devais contrôler les ordonnances, vérifier les stocks, gérer les commandes et m’assurer que les médicaments étaient correctement délivrés. Je rentrais souvent épuisée.
Ricardo, lui, travaillait dans une petite entreprise de distribution. Il disait que son salaire était irrégulier et que les affaires allaient bientôt s’améliorer. Au début, j’avais accepté de prendre en charge une plus grande partie des dépenses.
Je payais le crédit de l’appartement, les charges, une bonne partie des courses et parfois même ses frais professionnels. Je ne le lui reprochais pas. Dans un couple, les périodes difficiles peuvent se traverser à deux.
Mais peu à peu, les choses avaient changé.
Il avait cessé de me demander de l’aide. Il me disait simplement ce qu’il fallait payer.
— La facture d’électricité est arrivée. Occupe-t’en.
— Ma mère a besoin d’un nouveau réfrigérateur. Fais le virement.
— J’ai invité Carlos et les autres samedi. Prépare quelque chose de correct.
Et si je refusais, il me rappelait que sa mère, Doña Teresa, avait toujours réussi à tenir une maison sans se plaindre.
Teresa était devenue la mesure de toutes mes insuffisances. Elle cuisinait mieux, rangeait mieux, recevait mieux et, selon Ricardo, savait surtout respecter son mari.
Un jour, alors que j’avais passé mon dimanche à faire le ménage après une semaine de travail, il avait appelé sa mère en visioconférence.
— Maman, tu aurais vu la maison. Mariana n’a même pas préparé le repas.
Teresa avait ri.
— Il faut lui apprendre, mon fils. Une maison ne se tient pas toute seule.
J’avais entendu chaque mot depuis la cuisine.
Je n’avais rien répondu. J’avais simplement éteint le four.
Le dossier bleu, je l’avais constitué après avoir reçu un appel de la banque.
Quelques semaines auparavant, Ricardo m’avait demandé de signer une autorisation pour « faciliter la gestion de nos comptes ». Il avait insisté, affirmant que cela nous ferait gagner du temps.
J’avais refusé de signer sans lire.
Il avait alors soupiré.
— Tu ne me fais donc pas confiance ?
J’avais répondu que la confiance n’empêchait pas de lire un document.
Le lendemain, j’avais demandé à la banque un relevé détaillé de mes mouvements et des comptes auxquels j’étais liée. J’avais découvert plusieurs virements vers un compte personnel de Ricardo, ainsi que des paiements destinés à couvrir les dettes de son entreprise.
Je ne savais pas encore s’il s’agissait d’avances qu’il comptait rembourser ou d’une utilisation abusive de mon argent. J’avais donc conservé les relevés, les factures et les messages dans lesquels il me demandait de transférer certaines sommes.