Il n’a pas répondu tout de suite.

Je lui ai tendu une grande serviette et l’ai conduit près de la cheminée. Il tremblait si fort que ses dents claquaient.

— Tu es en sécurité ici, lui ai-je dit doucement. Personne ne va entrer sans mon autorisation.

Il a serré la serviette contre lui.

— Il ne faut pas appeler mon père…

Cette phrase m’a arrêtée.

Le garçon devait avoir neuf ou dix ans. Ses cheveux bruns collaient à son front et ses pieds étaient couverts de petites coupures. Il portait un pantalon trop grand et un pull gris dont la manche était déchirée.

— Comment tu t’appelles ?

— Lucas.

— D’accord, Lucas. Je m’appelle Claire. Est-ce que tu as mal quelque part ?

Il a secoué la tête, puis s’est mis à pleurer de nouveau.

J’ai posé un verre d’eau devant lui et me suis assise à une certaine distance pour ne pas l’effrayer.

— Tu n’es pas obligé de tout raconter maintenant. Mais j’ai besoin de savoir si quelqu’un est blessé ou en danger.

Il a fixé ses mains.

— Ma petite sœur est encore là-bas.

Mon cœur s’est serré.

— Où ça ?

— Dans la maison. Avec mon père.

J’ai immédiatement appelé les secours. Je leur ai expliqué qu’un enfant venait de se présenter chez moi, qu’il semblait avoir fui une situation dangereuse et qu’une autre enfant se trouvait peut-être encore dans la maison.

Lucas a sursauté en entendant ma voix au téléphone.

— Vous avez appelé la police ?

— J’ai appelé des personnes dont le travail est de protéger les enfants. Je ne vais pas te laisser gérer cela tout seul.

Il a baissé la tête.

— Il va être très en colère.

Je n’ai pas répondu que tout irait bien. Je ne pouvais pas le lui promettre.

Je lui ai simplement dit :

— Ce qui se passe n’est pas ta faute.

Le petit sac sous la pluie

Pendant que nous attendions, Lucas m’a expliqué qu’il habitait à quelques rues de chez moi avec son père, sa belle-mère et sa sœur de quatre ans, Emma.

Sa mère était morte deux ans auparavant.

Depuis quelques mois, son père, Thomas, avait changé. Il criait de plus en plus souvent et punissait Lucas pour des choses qu’il ne comprenait pas. Sa belle-mère, Nadia, lui répétait qu’il était un enfant difficile et qu’il devait arrêter d’inventer des histoires.

Ce soir-là, une dispute avait éclaté.

Lucas avait entendu son père crier dans la cuisine. Puis il avait vu Nadia prendre le bras d’Emma et l’emmener dans une chambre.

— Elle pleurait, a-t-il murmuré. J’ai voulu aller la voir, mais papa m’a dit de rester dans ma chambre.

Il avait attendu que les adultes se disputent à nouveau avant de sortir par la porte arrière.

— Pourquoi es-tu venu ici ?

Lucas a levé les yeux vers moi.

— Parce que maman disait que si un jour je ne savais plus où aller, je devais chercher la maison avec le grand portail blanc.

Je me suis figée.

Le portail de ma maison était blanc.

Je connaissais sa mère.

Elle s’appelait Élise. Elle avait été ma voisine pendant plusieurs années, avant de tomber malade. Nous avions souvent parlé de nos familles. Elle m’avait même confié, peu avant sa mort, qu’elle craignait que ses enfants ne soient pas suffisamment protégés si elle venait à disparaître.

Je n’avais pas compris à quel point cette inquiétude était profonde.

— Élise t’a parlé de moi ?

Il a hoché la tête.

— Elle disait que vous étiez gentille. Elle m’avait montré votre maison quand on se promenait.

J’ai senti ma gorge se nouer.

La sonnette a retenti.

Deux policiers et une intervenante spécialisée dans la protection de l’enfance se tenaient sous la pluie.

Lucas s’est immédiatement recroquevillé.

— Ne me ramenez pas là-bas, s’il vous plaît.

L’intervenante s’est accroupie devant lui, à une distance respectueuse.

— Personne ne va te forcer à raconter toute ton histoire maintenant. Nous allons d’abord vérifier que ta sœur est en sécurité.

La maison au bout de la rue

Les policiers ont pris les informations nécessaires et sont partis vérifier la situation au domicile de Lucas.

L’intervenante, Madame Robert, est restée avec nous.

Elle a demandé au garçon s’il souhaitait être examiné par un médecin. Il a accepté, à condition que je reste près de lui.

Pendant ce temps, j’ai retrouvé dans un tiroir une ancienne photographie d’Élise et de ses enfants.

Lucas l’a reconnue immédiatement.

Il a posé son doigt sur le visage de sa mère.

— Elle me manque.

Je me suis assise à côté de lui.

— Je sais.

— Elle disait toujours que les adultes devaient protéger les enfants. Mais papa dit que maintenant, c’est lui qui décide de tout.