Anna était dans sa cour, occupée à étendre du linge. Son mari Denis réparait une vieille tondeuse près du hangar. En voyant Margarita arriver, elle sourit avec cette assurance qu’elle avait toujours eue devant sa sœur aînée.

— Tiens, voilà notre sainte Margarita ! Tu viens encore me demander si j’ai besoin de quelque chose ?

— Non, Anna. Je viens te demander de ne plus jamais parler ainsi à mon fils.

Le sourire d’Anna disparut.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Michka m’a dit ce que tu lui répètes quand il vient t’aider. Que c’est un perdant, qu’il ne réussira jamais, que son rêve de Kiev est ridicule.

Anna leva les yeux au ciel.

— Je lui donne des conseils ! Quelqu’un doit bien lui expliquer la réalité. Tu n’as pas les moyens de financer ses études. Il ferait mieux d’apprendre un vrai métier.

Denis ricana depuis le hangar.

— Le garçon passe son temps devant ses ordinateurs. Il devrait plutôt apprendre à travailler avec ses mains.

Margarita se tourna vers lui.

— Il travaille déjà avec ses mains. Il a réparé votre chaudière, votre téléviseur et votre ordinateur. Vous n’avez jamais refusé son aide quand elle vous était utile.

Denis se redressa, gêné.

— Ce n’est pas la question.

— Si. C’est exactement la question. Vous acceptez son travail, mais vous méprisez ses ambitions.

Anna croisa les bras.

— Tu es trop sensible. Michka doit apprendre à encaisser les critiques. Le monde ne lui fera pas de cadeaux.

Margarita inspira profondément. Pendant des années, elle avait avalé les remarques de sa sœur pour préserver la paix. Elle avait gardé le silence lorsqu’Anna lui empruntait de l’argent sans le rendre, lorsqu’elle lui confiait ses enfants sans prévenir, ou lorsqu’elle se moquait de son salaire modeste.

Mais cette fois, il ne s’agissait plus d’elle.

— Tu peux penser ce que tu veux de moi, Anna. Mais tu n’as pas le droit de détruire la confiance d’un adolescent qui essaie de construire son avenir.

— Je suis sa tante ! J’ai bien le droit de lui dire la vérité !

— Non. Tu as le droit de l’encourager à réfléchir. Tu n’as pas le droit de lui faire croire qu’il ne vaut rien.

Anna éclata d’un rire sec.

— Et tu vas faire quoi ? M’interdire de le voir ?

Margarita regarda sa sœur droit dans les yeux.

— Tant que tu continueras à l’humilier, il ne viendra plus chez toi. Et je ne viendrai plus non plus réparer tes problèmes, garder tes petits-enfants ou te prêter de l’argent. Je ne te dois pas ma vie entière simplement parce que nous sommes sœurs.

Denis ouvrit la bouche, mais ne trouva rien à répondre.

Margarita repartit sans attendre. Ses jambes tremblaient légèrement, mais elle ne se retourna pas.

À la maison, Michka était assis devant ses manuels. Il leva la tête lorsqu’elle entra.

— Maman, tu es allée chez tante Anna ?

— Oui.

— Tu lui as dit quelque chose ?

Elle posa doucement une main sur son épaule.

— Je lui ai dit que personne n’avait le droit de te faire honte de tes rêves.

Le garçon baissa les yeux.

— Mais si elle a raison ? Et si je n’arrive pas à entrer à Kiev ? On n’a pas beaucoup d’argent.

Margarita s’assit près de lui.

— Écoute-moi bien. Je ne peux pas te promettre que tout sera facile. Je ne peux pas te promettre que tu réussiras du premier coup. Mais je peux te promettre que je ne laisserai personne décider à ta place de ce dont tu es capable.

Elle sortit la boîte en fer-blanc du buffet et la posa sur la table. À l’intérieur, les billets soigneusement pliés représentaient des années de samedis travaillés et de petites économies.

— Ce n’est pas encore assez pour tout payer, dit-elle. Mais c’est un début. Nous allons chercher les bourses, les aides aux étudiants et les possibilités de logement. Tu feras les examens. Ensuite, nous aviserons.

Pour la première fois depuis plusieurs semaines, Michka sourit.

Les jours suivants, il reprit ses révisions. Margarita l’aida à remplir les dossiers de bourse et demanda conseil à une ancienne collègue dont la fille avait étudié à Kiev. Un professeur de sciences, impressionné par les résultats du garçon aux olympiades, lui proposa également de préparer les épreuves gratuitement après les cours.

Peu à peu, l’espoir revint dans la maison.

Anna, de son côté, ne s’excusa pas. Elle se contenta d’envoyer un message à Margarita :

« Tu vas trop loin. Tu montes le garçon contre sa famille. »

Margarita lut le message, puis posa son téléphone. Elle ne répondit pas. Pour une fois, elle ne cherchait pas à trouver les mots qui permettraient à sa sœur de ne pas se sentir contrariée.