— Où est-ce qu’elle t’emmène, ma chérie ?
Fiona baissa les yeux vers ses œufs.
— Dans une maison avec beaucoup d’enfants. Elle dit que je dois apprendre à ne pas être égoïste.
Je sentis mon cœur accélérer.
— Quelle maison ?
— Je ne sais pas. Il y a une grande grille bleue et des chiens derrière une clôture. Mamie dit que c’est un endroit où les enfants difficiles apprennent à obéir.
Je pris doucement ses mains.
— Est-ce qu’elle t’y a déjà emmenée ?
Fiona hocha la tête.
— Deux fois. La première fois, elle m’a laissée avec une dame qui m’a demandé pourquoi je ne voulais pas écouter Mamie. La deuxième fois, elle m’a dit que si je racontais quelque chose, tu penserais que j’invente des histoires pour t’empêcher de travailler.
Je restai silencieux quelques secondes. Je ne voulais ni l’effrayer davantage ni lui faire croire qu’elle avait fait quelque chose de mal.
— Tu as bien fait de me le dire. Je te crois, Fiona. Et personne ne t’emmènera quelque part sans que je le sache.
Je sortis mon téléphone et annulai mon déplacement. Mon chauffeur reçut un message lui demandant de rentrer.
Puis j’appelai Jessi.
— Il faut que tu rentres immédiatement. C’est à propos de Fiona et de ta mère.
Ma femme travaillait dans un cabinet d’architecture. Sa voix changea dès qu’elle entendit le ton de la mienne.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Fiona vient de me raconter que Wendy l’emmène dans un établissement où elle serait censée apprendre à obéir. Elle dit que cela s’est produit deux fois.
Un long silence suivit.
— Quoi ? Ma mère ne m’a jamais parlé de ça.
— Je sais. Je veux qu’on comprenne ce qui se passe avant de prendre une décision.
Jessi arriva moins de vingt minutes plus tard. Elle se précipita vers notre fille et la prit dans ses bras.
— Mon cœur, pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Fiona enfouit son visage contre elle.
— Mamie disait que tu serais triste et que papa serait fâché.
Jessi ferma les yeux.
— Tu n’as pas à protéger les adultes de leurs propres décisions, ma chérie.
À cet instant, Wendy entra dans la cuisine.
— Pourquoi tout le monde a l’air si grave ? Le petit-déjeuner est terminé depuis longtemps.
Je me relevai.
— Wendy, nous devons parler de l’endroit où tu as emmené Fiona.
Son expression changea à peine.
— Encore cette histoire ? Je lui ai simplement montré un centre éducatif. Cette enfant manque de discipline et vous êtes beaucoup trop indulgents avec elle.
— Tu l’as emmenée là-bas sans notre autorisation ?
— Je suis sa grand-mère. Je sais ce qui est bon pour elle.
Jessi se plaça à côté de moi.
— Maman, tu n’as aucun droit de décider seule où notre fille doit aller.
Wendy croisa les bras.
— Vous travaillez tous les deux toute la journée. Quelqu’un doit bien s’occuper de son éducation.
— S’occuper d’elle ne signifie pas lui faire peur, répondis-je.
Elle leva les yeux au ciel.
— Vous dramatisez. C’est un programme pour enfants difficiles. Ils apprennent le respect, les règles et la discipline. Fiona en a besoin.
Je remarquai alors que ma fille s’était rapprochée de sa mère. Elle tremblait légèrement.
Je ne voulais pas poursuivre cette discussion devant elle.
— Wendy, tu vas nous donner le nom et l’adresse de cet établissement. Et jusqu’à ce que nous ayons vérifié ce qui s’y passe, tu ne resteras plus seule avec Fiona.
— Tu n’as pas le droit de m’interdire de voir ma petite-fille !
— Nous sommes ses parents. C’est notre responsabilité de la protéger.
Wendy attrapa son sac et quitta la pièce en répétant que nous finirions par regretter notre attitude.
La maison derrière la grille bleue
Après son départ, Jessi s’assit près de Fiona.
— Tu te souviens du nom de l’endroit, ma puce ?
Fiona secoua la tête.
— Mais il y avait un panneau blanc avec des lettres rouges. Et une dame qui s’appelait madame Collins.
Jessi et moi avons échangé un regard.
Nous avons décidé de ne pas chercher à confronter nous-mêmes les responsables. Nous avons d’abord contacté une avocate spécialisée dans la protection de l’enfance, puis les services compétents pour savoir comment signaler les faits et faire vérifier les conditions dans lesquelles Fiona avait été accueillie.
Grâce aux informations données par notre fille, nous avons identifié un centre privé situé à une quarantaine de minutes de chez nous.
Son site internet le présentait comme un établissement d’accompagnement comportemental pour enfants. Il promettait aux parents des résultats rapides et une prise en charge stricte.
Mais plusieurs éléments nous ont inquiétés : Wendy avait signé des documents sans notre accord et l’établissement ne semblait pas avoir vérifié correctement l’autorité de la personne qui lui confiait Fiona.