Camille fixa le relevé bancaire, incapable de prononcer un mot.
Les virements étaient répartis sur six mois. Plusieurs sommes avaient été transférées depuis le compte de la société familiale vers une agence de communication, puis vers une petite société de conseil créée par Léa quelques semaines auparavant.
Au total, près de 86 000 euros.
Elle agrandit le document.
Le dernier virement, de 24 000 euros, avait été effectué trois jours plus tôt.
Dans le libellé, une mention attira son attention : « Opération réputation — phase finale ».
— Thomas, écrivit-elle, d’où vient ce document ?
La réponse arriva presque immédiatement.
— Je l’ai reçu d’un ancien comptable de votre père. Il a découvert les mouvements lorsqu’il préparait les comptes trimestriels. Il a refusé de signer certains documents et a été écarté du dossier. Il m’a contacté parce qu’il savait que Léa préparait quelque chose contre vous. Il ne voulait pas que je vous transmette des informations sans preuve.
Camille sentit sa gorge se nouer.
Elle leva les yeux vers sa mère.
— Qu’est-ce que vous avez fait avec l’argent de papa ?
Nathalie croisa les bras.
— Tu ne comprends pas les affaires de cette famille.
— Je suis juriste dans cette entreprise depuis quatre ans. Je détiens des parts. Et je viens de découvrir que des dizaines de milliers d’euros ont été versés à des sociétés liées à ma sœur.
Léa éclata de rire, mais son rire sonnait faux.
— Tu te prends vraiment pour une enquêtrice maintenant ?
Camille lui montra le relevé.
— Alors explique-moi pourquoi ta société a reçu de l’argent de notre entreprise.
Léa détourna les yeux.
Ce simple geste suffit à renforcer les soupçons de Camille.
Julien s’approcha doucement.
— Mon amour, nous allons régler ça. Mais pas ici, pas aujourd’hui. Tu as une robe à changer et cent quatre-vingts personnes qui attendent.
Camille le regarda.
— Tu veux encore que je sauve les apparences ?
— Non. Je veux éviter que tu prennes une décision sous le choc.
Elle allait répondre lorsqu’un nouveau message arriva.
Cette fois, il venait de son père.
« Camille, ne signe aucun document que ta mère ou ta sœur te présentera. J’arrive. Je sais ce qu’elles ont fait. »
Son cœur se mit à battre plus vite.
Son père savait.
Mais depuis quand ?
Elle appela immédiatement Marc.
— Papa, qu’est-ce qui se passe ?
À l’autre bout du fil, sa voix était grave.
— Écoute-moi attentivement. Ne touche à aucun document. Ne laisse personne entrer dans ton bureau ni dans celui de la direction avant mon arrivée. J’ai découvert certaines irrégularités la semaine dernière. Je devais vérifier les pièces justificatives avant d’accuser qui que ce soit.
— Et les virements ?
Un silence.
— Je n’ai autorisé aucun paiement à la société de Léa. La signature électronique que tu as vue n’est pas la mienne. Quelqu’un a utilisé mes identifiants.
Camille ferma les yeux.
Ce n’était donc pas seulement une humiliation orchestrée pour la faire passer pour une femme instable.
Quelqu’un avait peut-être détourné l’argent de l’entreprise, puis préparé une scène publique destinée à discréditer Camille au moment même où elle aurait dû apparaître heureuse, sereine et entourée.
Mais pourquoi ?
La réponse se trouvait dans le fichier que Thomas lui avait envoyé ensuite.
Il s’agissait d’un projet de résolution destiné aux associés de l’entreprise. Le document prévoyait de retirer à Camille certaines responsabilités, de suspendre ses accès aux dossiers financiers et de transférer une partie de ses pouvoirs à Léa.
Pour justifier ces mesures, une note évoquait son « comportement émotionnel imprévisible » et son « incapacité à séparer les conflits personnels de ses fonctions professionnelles ».
La date prévue pour la présentation du dossier était le lundi suivant son mariage.
Camille comprit enfin le calendrier.
Si la vidéo devenait virale, si les invités la voyaient hurler ou s’effondrer, sa mère pourrait présenter la scène comme la preuve qu’elle n’était plus apte à exercer ses responsabilités. Léa pourrait ensuite réclamer davantage de pouvoir dans la société familiale.
La robe n’était pas la cible principale.
C’était la réputation de Camille, sa crédibilité et sa place dans l’entreprise que sa famille cherchait à détruire.
— Vous vouliez me faire passer pour une folle, murmura-t-elle.
Nathalie pâlit.
— Ne dis pas n’importe quoi.
— Vous avez payé pour organiser cette vidéo. Vous avez préparé des documents pour m’écarter de l’entreprise. Et vous comptiez profiter de mon mariage pour lancer cette opération.
— Nous voulions simplement protéger les intérêts de la famille ! répliqua Nathalie.
— De quelle famille parlez-vous ? De celle qui détourne l’argent de l’entreprise ou de celle qui détruit sa propre fille pour donner plus de pouvoir à l’autre ?
Léa se mit soudain à pleurer.