Marc conduisit jusqu’à l’école sans prononcer un mot.

Emma était assise à côté de lui, les mains serrées sur son sac. Elle savait que les trois dessins de Lina allaient révéler quelque chose d’important, mais elle ignorait jusqu’où la situation était allée.

À l’arrière, Paul avait finalement décidé de les accompagner. Il avait reçu plusieurs messages de Julie et semblait désormais comprendre que leur rendez-vous n’avait rien eu d’innocent.

Lorsqu’ils arrivèrent, la directrice les attendait devant le bureau de la psychologue scolaire.

— Lina est en sécurité, expliqua-t-elle. Elle s’est calmée un peu, mais elle refuse de sortir tant qu’elle n’a pas vu Emma.

Marc se tourna vers Emma.

— Comment est-ce possible ? Elle ne t’a rencontrée que deux fois à l’atelier, n’est-ce pas ?

— Trois fois, répondit-elle doucement. La première fois, elle ne voulait pas dessiner. La deuxième, elle a dessiné une maison avec une fenêtre noire. La troisième, elle m’a demandé si les adultes pouvaient cesser de s’aimer sans que ce soit la faute des enfants.

Marc baissa la tête.

Il avait entendu cette question chez lui, des dizaines de fois, sans comprendre à quel point sa fille souffrait encore.

La psychologue ouvrit la porte.

— Emma, Lina souhaite vous voir. Marc, vous pouvez entrer ensuite. Mais j’aimerais que vous regardiez d’abord quelque chose avec moi.

Sur son bureau reposait un dossier bleu.

À l’intérieur se trouvaient trois dessins réalisés par Lina au cours des dernières semaines.

Le premier représentait une petite fille devant une maison. À l’intérieur, un homme était assis sur un canapé, le visage caché derrière ses mains. À l’extérieur, une femme s’éloignait avec une valise.

Au-dessus de la petite fille, Lina avait écrit en lettres irrégulières :

« Si j’étais plus jolie, maman serait restée. »

Marc porta une main à sa bouche.

— Mon Dieu…

La psychologue posa doucement le deuxième dessin à côté du premier.

Cette fois, Lina avait représenté trois femmes. L’une était grande et mince, vêtue d’une robe rouge. Une autre se tenait près d’un miroir. La troisième, plus petite, avait un visage rond et des larmes dessinées sur les joues.

Sous le dessin, on pouvait lire :

« Mamie dit que les jolies filles sont plus faciles à aimer. »

Marc releva brusquement la tête.

— Ma mère lui a dit ça ?

La psychologue ne répondit pas immédiatement.

— Lina m’a rapporté ces paroles à plusieurs reprises. Je ne peux pas confirmer chaque phrase sans autre élément, mais elle semble avoir intériorisé l’idée que son apparence détermine la valeur d’une personne.

Emma sentit sa gorge se serrer.

Elle se souvenait de Lina, assise dans un coin de la bibliothèque, dessinant avec application tandis que les autres enfants couraient dans la cour.

Elle n’avait jamais imaginé que la petite portait une telle souffrance.

La psychologue sortit enfin le troisième dessin.

Celui-ci était différent.

On y voyait une femme ronde, aux cheveux bruns, assise à une petite table avec une enfant. Elles dessinaient toutes les deux. La femme souriait et la petite fille semblait heureuse.

Au-dessus, Lina avait écrit :

« Avec Emma, je peux être moi. »

Marc ne put retenir ses larmes.

— Pourquoi ne m’a-t-elle jamais parlé de ça ?

La psychologue répondit avec prudence :

— Les enfants parlent souvent à travers leurs dessins avant de trouver les mots. Lina a peur de vous rendre triste. Elle a également peur que les adultes se disputent à cause d’elle.

Marc s’assit lentement.

Pendant des mois, il avait pensé que les cauchemars de sa fille étaient simplement une réaction au divorce. Il avait multiplié les cadeaux, organisé des sorties et essayé de lui faire oublier le départ de sa mère.

Mais il n’avait pas suffisamment écouté les petites phrases qui revenaient sans cesse.

« Papa, tu me trouverais jolie si j’étais différente ? »

« Est-ce que tu vas partir si je deviens grosse ? »

« Est-ce que mamie préfère les autres petites filles ? »

Chaque fois, il avait répondu rapidement que Lina était magnifique, puis changé de sujet pour la distraire.

Il comprenait maintenant qu’il avait voulu faire disparaître sa douleur au lieu de l’aider à l’exprimer.

— Je suis désolé, murmura-t-il.

La psychologue lui posa une main sur l’épaule.

— Le plus important est ce que vous ferez maintenant.

Marc se tourna vers Emma.

— Et toi ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit quand nous nous sommes rencontrés ?

Emma prit une profonde inspiration.

— Parce que Lina est une enfant de l’école où j’interviens. Je ne voulais pas franchir les limites de mon rôle ni révéler des informations personnelles sans son accord. J’ai seulement signalé à la psychologue ce qui me semblait préoccupant.

Elle marqua une pause.

— Et je ne savais pas que tu étais son père avant notre troisième rencontre.