Marc hocha lentement la tête.
Il comprenait enfin pourquoi Emma avait été si prudente.
Elle n’avait pas cherché à se rapprocher de sa fille pour gagner son affection. Elle avait simplement pris au sérieux les paroles d’une enfant que les autres adultes n’avaient pas suffisamment entendue.
La psychologue ouvrit la porte de la petite salle voisine.
— Lina, Emma est là.
Une petite voix répondit :
— Elle est venue toute seule ?
Emma s’avança jusqu’à l’entrée.
— Oui, ma puce. Je suis là.
Lina apparut, les yeux rougis. Elle portait un pull jaune et serrait contre elle un carnet de dessin.
Lorsqu’elle aperçut Emma, elle courut se réfugier dans ses bras.
— Tu ne vas pas te moquer de moi ?
Emma s’accroupit pour être à sa hauteur.
— Pourquoi est-ce que je me moquerais de toi ?
Lina baissa les yeux.
— Parce que je ne suis pas jolie comme les autres filles.
Emma lui prit doucement les mains.
— Lina, écoute-moi bien. Tu n’as pas besoin d’avoir un visage particulier, un corps particulier ou des vêtements particuliers pour mériter d’être aimée.
La petite fille se mit à pleurer.
— Alors pourquoi maman est partie ?
Emma ne chercha pas à inventer une explication.
— Je ne connais pas toutes les raisons pour lesquelles ta maman est partie, mon cœur. Mais je sais une chose : les décisions des adultes ne sont pas la faute des enfants.
Lina se tourna vers son père.
Marc s’agenouilla devant elle.
— Emma a raison. Maman et moi avons eu des problèmes d’adultes. Tu n’as rien fait pour provoquer son départ. Rien du tout.
— Même quand je fais des bêtises ?
— Même quand tu fais des bêtises. Tu peux te tromper, te fâcher, avoir de mauvaises notes ou renverser ton verre. Tu resteras toujours ma fille et je t’aimerai toujours.
Lina se jeta dans ses bras.
Marc la serra longtemps contre lui, en pleurant silencieusement.
Pour la première fois depuis leur séparation, il ne chercha pas à détourner l’attention de sa fille. Il la laissa pleurer autant qu’elle en avait besoin.
Puis Lina se recula légèrement.
— Papa, est-ce qu’Emma pourra revenir à l’atelier ?
Marc regarda Emma avant de répondre.
— Si Emma le souhaite, et si cela convient à l’école, bien sûr.
Emma sourit.
— Je serai heureuse de te retrouver à l’atelier, Lina.
La petite fille sembla soulagée.
Mais l’histoire ne s’arrêtait pas là.
En sortant du bureau, Marc trouva sa mère assise dans le couloir. Julie se tenait à côté d’elle, le visage fermé.
Anne se leva aussitôt.
— Alors ? Qu’est-ce que cette femme a raconté à ma petite-fille ?
Marc la regarda longuement.
— Elle ne lui a rien raconté. Elle l’a écoutée.
— Ne sois pas naïf. Tu connais les enfants. Ils inventent des histoires.
— Lina n’invente pas sa souffrance, maman.
Anne croisa les bras.
— J’ai toujours voulu le meilleur pour elle. Je voulais qu’elle soit forte, qu’elle ne devienne pas une enfant capricieuse.
— Lui dire qu’elle doit être jolie pour être aimée ne la rend pas forte.
— Je n’ai jamais dit exactement ça !
Marc ne cria pas.
— Peut-être que tu ne te souviens pas de chaque mot. Mais Lina, elle, s’en souvient. Et elle a peur de ne pas être assez bien pour nous.
Anne ouvrit la bouche, puis la referma.
Julie intervint :
— Marc, tu exagères. Maman a simplement des principes différents. Et puis, Emma n’est pas sa mère. Elle n’a pas à se mêler de notre famille.
Paul, qui était resté silencieux jusque-là, sortit son téléphone.
— Justement, Julie. Il faut que tu expliques pourquoi tu m’as demandé de venir au café ce matin.
Marc se tourna vers lui.
Paul ouvrit une conversation.
Julie lui avait écrit la veille :
« Maman veut voir la nouvelle femme de Marc. Il faut lui faire comprendre qu’elle n’est pas faite pour cette famille. Si Emma se sent humiliée, elle partira d’elle-même et Marc reprendra ses esprits. »
Un autre message suivait :
« Ne lui dis surtout pas que maman sera là. Il faut que tout paraisse naturel. »
Marc fixa sa sœur.
— Tu as organisé cette rencontre pour humilier Emma ?
Julie pâlit.
— Je voulais protéger Lina !
— Non. Tu voulais décider à ma place avec qui j’ai le droit de reconstruire ma vie.
Anne protesta :
— Je suis sa grand-mère. J’ai le droit de m’inquiéter !
— Bien sûr, répondit Marc. Mais tu n’as pas le droit d’apprendre à ma fille qu’elle doit avoir honte de son corps. Et tu n’as pas le droit d’humilier une femme simplement parce qu’elle ne correspond pas à tes critères.
Il regarda sa mère avec une tristesse qu’elle ne lui connaissait pas.