Je suis restée longtemps devant l’écran, incapable de croire ce que je voyais.
Quatre années de virements. Des dizaines de milliers d’euros transférés à Élodie, mon amie de toujours, avec l’argent que je croyais destiné à notre foyer.
Et le dernier virement avait été effectué le matin même de mon opération.
J’avais encore mal à la tête. Chaque mouvement me fatiguait, mais je continuais à faire défiler les transactions, une par une. Certaines portaient des intitulés vagues : « conseil », « travaux », « frais divers ». D’autres ne comportaient aucune explication.
Puis je remarquai un virement exceptionnel de 48 000 euros, effectué six semaines auparavant.
Je ne l’avais jamais autorisé.
J’appelai immédiatement Maître Sophie Lambert.
— Claire, vous devez arrêter de consulter vos comptes et vous reposer, me dit-elle après m’avoir écoutée. Je vais m’occuper des vérifications. Mais j’ai besoin que vous me confirmiez une chose : avez-vous signé récemment une procuration concernant vos biens immobiliers ?
— Jamais.
Un silence suivit.
— Alors nous avons un problème plus grave que votre divorce.
Le lendemain matin, malgré ma fatigue, Sophie vint me rendre visite à la clinique. Elle avait apporté plusieurs documents imprimés.
Le premier concernait le local professionnel de Saint-Priest, un bâtiment que j’avais hérité de mon père avec mes deux frères. Je possédais une partie du bien et percevais des revenus locatifs grâce aux entreprises qui y étaient installées.
Le deuxième document était une demande de financement déposée auprès d’un établissement bancaire.
Mon nom apparaissait dans la rubrique réservée au propriétaire qui acceptait de garantir le prêt.
Sous mon nom figurait une signature.
Ma signature.
Ou plutôt, une imitation suffisamment ressemblante pour tromper quelqu’un qui ne la connaissait pas.
Je sentis mon ventre se nouer.
— Il a utilisé une copie de mon titre de propriété pour tenter de mettre le local en garantie ?
— C’est ce que les documents semblent indiquer, répondit Sophie. Mais nous devons vérifier si la banque a accepté cette demande et si d’autres démarches ont été effectuées. Pour l’instant, rien ne prouve qu’une hypothèque ait été valablement constituée.
Elle tourna la page.
Le financement demandé dépassait 600 000 euros.
Le bénéficiaire du projet était une société récemment créée, dont Julien était le principal dirigeant.
Son nom : Horizon Patrimoine et Résidences.
Je n’en avais jamais entendu parler.
— Qu’est-ce qu’il comptait faire avec une telle somme ?
Sophie consulta ses notes.
— Acheter plusieurs appartements, les rénover et les revendre. Le dossier présente le projet comme une opération d’investissement familial. Élodie apparaît comme associée.
Je fermai les yeux.
Julien ne s’était pas contenté de préparer son départ. Il avait organisé une nouvelle vie avec mon amie, utilisé une partie de l’argent de notre foyer pour financer leurs projets et tenté de faire intervenir mon patrimoine dans une opération dont j’ignorais tout.
Et si le financement avait été accordé, je risquais de devoir passer des mois à démontrer que je n’avais jamais accepté de garantir cette dette.
— Il faut prévenir mes frères, dis-je.
— C’est déjà fait. Nicolas m’a transmis les documents qu’il avait en sa possession. Aucun de vos frères n’a signé d’autorisation. Nous avons également demandé à la banque de préserver le dossier et de suspendre toute opération reposant sur cette signature contestée.
Pour la première fois depuis mon hospitalisation, je sentis que je n’étais plus seule face à Julien.
Mais Sophie n’avait pas terminé.
Elle posa devant moi une copie d’un contrat de réservation immobilière.
L’une des premières acquisitions envisagées par Horizon Patrimoine concernait un appartement de luxe à Annecy. Un acompte de 75 000 euros avait déjà été versé.
L’argent provenait d’un compte de la société alimenté, entre autres, par les virements que j’avais découverts sur mon application bancaire.
— Ils ont donc commencé à dépenser cet argent avant même d’obtenir le financement ?
— C’est possible, répondit Sophie. Nous devons retracer les mouvements avec précision. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est que votre mari a présenté votre patrimoine comme une garantie déjà acquise.
Je regardai les documents.
Tout ce que Julien avait construit reposait sur une certitude : j’étais trop occupée à lui faire confiance pour vérifier ce qu’il faisait.
Il avait confondu mon silence avec de l’ignorance.
Et il avait commis cette erreur pendant des années.
Trois jours plus tard, Julien se présenta à la clinique avec un bouquet de fleurs.
Il avait changé de ton. Il me demanda comment je me sentais, si je dormais bien et si le médecin m’avait autorisée à marcher dans le couloir.
Puis il posa les fleurs sur la table.
— Claire, il faut qu’on règle cette histoire de maison. Mon avocat attend ta réponse.
Je le regardai sans rien dire.