— Tu sais, reprit-il, je ne veux pas te faire de mal. Nous avons vécu dix-sept ans ensemble. Je veux simplement pouvoir reconstruire ma vie.

— Avec Élodie ?

Il resta immobile.

— Tu es au courant ?

— Depuis ton passage ici.

Il baissa les yeux quelques secondes avant de retrouver son assurance habituelle.

— Je ne vais pas te mentir. Nous nous aimons depuis longtemps. Mais cela ne change rien à ce que nous devons régler entre nous.

— Tu as raison. Cela ne change rien au fait que tu dois répondre de tes propres actes.

Son visage se durcit.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Je sortis de mon tiroir la copie du dossier bancaire que Sophie m’avait laissée.

Je la posai sur le lit, entre nous.

Julien reconnut immédiatement le document.

Sa main se crispa sur le bouquet.

— Où as-tu trouvé ça ?

— La banque a reçu une demande de financement utilisant mon nom et une signature que je conteste. Le local de Saint-Priest n’est pas à toi, Julien.

— Tu ne comprends pas. C’était une opération temporaire. J’allais t’expliquer.

— Après avoir demandé le divorce ? Après avoir essayé de récupérer ma maison ? Ou après avoir obtenu les 600 000 euros ?

Il se leva brusquement, puis se rappela qu’il se trouvait dans une chambre d’hôpital.

— Tu vas détruire tout ce que j’ai construit pour une signature ?

— Non. Je refuse simplement de payer pour un projet auquel je n’ai jamais consenti.

Il se passa une main sur le visage.

Pour la première fois, il ne ressemblait plus à l’homme qui m’avait ordonné de signer des papiers pendant que j’attendais une opération cérébrale. Il ressemblait à quelqu’un qui venait de comprendre que son plan pouvait lui échapper.

— Élodie m’avait dit que tu ne vérifierais jamais les comptes, murmura-t-il.

Je relevai la tête.

— Pardon ?

Il comprit trop tard ce qu’il venait de révéler.

— Je veux dire… elle pensait que tu nous faisais confiance.

Je ne répondis pas.

Il venait de confirmer ce que je soupçonnais : Élodie ne s’était pas contentée de recevoir de l’argent. Elle savait que je n’avais pas donné mon accord pour ce projet.

— Sors de cette chambre, Julien.

— Claire, attends…

— Tu as choisi de quitter notre mariage. Tu as choisi de préparer ta nouvelle vie. Et tu as choisi de mêler mon patrimoine à tes affaires sans mon autorisation. Maintenant, tu vas laisser mon avocate s’occuper du reste.

Il partit sans les fleurs.

Le soir même, Sophie m’appela pour m’informer qu’elle avait obtenu un rendez-vous avec le service juridique de la banque. L’établissement avait gelé l’examen du financement dans l’attente de vérifications complémentaires. Il n’était pas question de considérer ma signature comme authentique sans clarification.

Elle avait également adressé une mise en demeure concernant les sommes transférées depuis les comptes dont j’avais la maîtrise.

La procédure serait longue, m’avertit-elle. Il faudrait distinguer les dépenses communes des sommes détournées, examiner les justificatifs et déterminer précisément qui avait autorisé chaque opération.

Je n’avais pas envie de transformer les années de mon mariage en une bataille de relevés bancaires.

Mais je n’avais plus l’intention de fermer les yeux.

Six semaines après mon opération, j’étais rentrée chez moi. Ma récupération progressait lentement. J’avais repris quelques dossiers professionnels, tout en respectant les consignes de mon médecin.

Julien avait quitté la maison. Sur les conseils de Sophie, je n’avais pas changé les serrures avant d’avoir vérifié mes droits et les mesures nécessaires. Nous avions organisé la séparation dans un cadre légal, sans lui céder la propriété du bien.

Élodie, elle, tenta de me contacter à plusieurs reprises.

Je finis par accepter un seul appel.

— Claire, je sais que tu es en colère, commença-t-elle. Mais tu dois comprendre que Julien m’avait expliqué que tout était réglé entre vous.

— Il t’avait expliqué que nous étions en train de divorcer. Avais-tu compris que cela lui donnait le droit d’utiliser mon argent et mes biens ?

Elle ne répondit pas immédiatement.

— Je savais qu’il avait transféré de l’argent à ma société. Il disait que c’était un arrangement entre époux.

— Et la signature sur le dossier bancaire ?

Un long silence.

— Je ne l’ai pas faite, répondit-elle finalement.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé. Savais-tu que je n’avais jamais autorisé cette garantie ?

Sa voix trembla.

— Oui.

Je fermai les yeux.

Ce n’était pas seulement la trahison d’une amie. C’était la découverte que quelqu’un qui connaissait mes habitudes, mes projets et mes inquiétudes avait utilisé cette proximité pour se convaincre que je ne me défendrais pas.

— Alors tu sais pourquoi nous ne nous reverrons plus, dis-je.

Je raccrochai.