Julien resta immobile devant son bureau.

— Depuis quand est-elle en contact avec Madeleine Arnaud ?

Thomas posa une chemise sur la table.

— Depuis hier, apparemment. Elle a demandé à rencontrer Henri Vautrin demain matin, sans toi, sans Élodie et sans Bastien.

— Et Henri a accepté ?

— Oui.

Julien lâcha un juron.

Henri Vautrin n’était pas un homme que l’on rencontrait sans raison. À soixante-deux ans, il avait bâti un groupe spécialisé dans les infrastructures et les investissements industriels. Il détestait les surprises, méprisait les conflits familiaux exposés en public et ne prenait jamais une décision importante sans en avoir examiné toutes les conséquences.

S’il avait accepté de rencontrer Claire, c’était qu’il la prenait au sérieux.

— Retrouve-moi son adresse, dit Julien. Je veux lui parler avant ce rendez-vous.

Thomas ne bougea pas.

— Pour lui demander de rentrer ?

— Pour lui expliquer qu’elle est en train de détruire notre avenir.

— Notre avenir ou le tien ?

Julien releva brusquement la tête.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Thomas le regarda avec une lassitude qu’il n’avait jamais osé exprimer.

— Depuis la naissance de Léo, tu parles de succession, d’alliance et de continuité. Tu as acheté des cadeaux à ta maîtresse pendant que Claire se remettait de l’accouchement. Et maintenant, tu découvres que ta femme est partie avec votre enfant. Tu crois vraiment que le problème, c’est son rendez-vous avec Henri ?

Julien se leva.

— Fais attention à ce que tu dis.

— Non. C’est toi qui aurais dû faire attention à ce que tu signais.

Thomas sortit du bureau en laissant la chemise sur la table.

Julien l’ouvrit.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs copies du protocole familial, une note du service juridique et un courriel de Bastien Morel.

Le message datait de six semaines.

La présence de l’enfant dans la présentation familiale renforcera le symbole de continuité. Même si aucune obligation juridique ne peut lui être imposée aujourd’hui, l’annonce publique créera une attente difficile à remettre en question par la suite.

Julien relut la phrase.

Il avait lui-même approuvé cette stratégie.

Il avait pensé qu’un accord symbolique était inoffensif, que personne ne pouvait réellement engager un enfant à naître, et que cette promesse rassurerait les Vautrin tout en facilitant la création de leur future structure commune.

Il n’avait jamais demandé à Claire ce qu’elle en pensait.

Il n’avait même pas envisagé qu’elle puisse considérer ce document comme une trahison.

Son téléphone vibra.

Un message d’Élodie apparut.

Tu as disparu toute la journée. Henri m’a appelée. Il sait pour Claire. Qu’est-ce que tu comptes faire ?

Julien ne répondit pas.

Pour la première fois, il comprenait que plusieurs personnes avaient commencé à prendre des décisions à sa place parce qu’il avait pris l’habitude de considérer les autres comme des éléments de ses propres projets.

Et Claire venait de sortir de ce système.

Avec leur fils.

À Boulogne-Billancourt, Claire terminait de préparer le sac de Léo lorsque Madeleine Arnaud arriva.

La femme de soixante ans portait un manteau gris et tenait un petit dossier sous le bras. Elle observa le couffin, puis le visage fatigué de Claire.

— Vous avez dormi ?

— Un peu.

— Ce n’est pas une réponse très convaincante.

Claire eut un sourire pâle.

— Je travaille en néonatologie. Je sais reconnaître les signes d’épuisement. J’ai simplement du mal à appliquer mes propres conseils.

Madeleine s’assit près de la fenêtre.

— Pourquoi avez-vous demandé à rencontrer Henri sans votre mari ?

Claire prit quelques secondes avant de répondre.

— Parce que je ne veux pas négocier mon enfant comme une clause dans un contrat commercial.

Elle posa le dossier sur la table.

— Julien me trompe depuis des mois. J’aurais pu découvrir cette liaison, demander le divorce et partir. Cela aurait été douloureux, mais compréhensible. Ce qui m’a décidée, c’est le protocole.

Madeleine ouvrit le dossier.

— Vous craignez qu’Henri considère Léo comme une garantie de coopération entre les deux familles.

— Exactement. Le texte précise qu’aucune obligation juridique ne peut être imposée à Léo aujourd’hui. Mais il prévoit déjà son rôle futur, son éducation dans certains cercles, les relations qu’il devra entretenir et la place qu’il est censé occuper dans une entreprise qui n’existe même pas encore.

Claire s’interrompit pour vérifier que son fils respirait paisiblement.

— Je ne prétends pas que ce document puisse décider de toute sa vie. Il ne le peut pas. Mais je refuse qu’on commence à parler de lui comme d’un actif stratégique avant même qu’il ait appris à tenir sa tête.

Madeleine tourna plusieurs pages.

— Vous savez que Julien risque de vous accuser de vouloir influencer la famille Vautrin pour prendre le contrôle de la négociation.

— Je m’y attends.

— Et si Henri refuse de vous aider ?

Claire regarda la fenêtre.