— Je m’en doute. Nous n’avons pas encore accepté ce montage. Et après ce que vous venez de m’expliquer, je ne signerai rien sans un examen indépendant.

Claire quitta le bâtiment avec une certitude nouvelle : le document n’était pas seulement une affaire de succession. Il faisait partie d’un arrangement plus vaste, dont Julien avait choisi de ne lui révéler qu’une fraction.

À midi, Julien attendait dans l’appartement de Boulogne.

Claire avait accepté de le rencontrer, à condition que Madeleine soit présente et qu’il n’y ait aucune discussion devant Léo. Elle avait également informé son avocate de l’adresse et de l’heure du rendez-vous.

Lorsqu’elle ouvrit la porte, Julien se leva immédiatement.

Son regard se posa sur le bébé endormi contre elle.

— Laisse-moi le prendre.

— Non.

Le mot fut calme, mais définitif.

Julien recula.

— Claire, je suis son père.

— Oui. Et tu le seras encore quand tu auras compris que cette qualité ne te donne pas tous les droits.

Il passa une main sur son visage.

— Je sais pour le rendez-vous avec Henri. Tu as obtenu ce que tu voulais ?

— J’ai obtenu qu’il accepte de revoir un protocole qui n’aurait jamais dû être présenté comme un engagement de notre fils.

— Tu aurais pu m’en parler !

Claire le regarda longuement.

— Je t’ai parlé de Léo. Je t’ai parlé de notre avenir. Je t’ai demandé si tu avais prévu quelque chose avec les Vautrin. Tu m’as répondu que je m’inquiétais trop et que je devais me concentrer sur le bébé.

Julien ouvrit la bouche, puis la referma.

— Et tu m’as menti sur Élodie, poursuivit-elle. Tu m’as laissée croire que tu étais simplement débordé par le travail alors que tu passais des après-midi entiers avec elle. Tu as acheté des cadeaux pour elle pendant que je me levais toutes les deux heures pour nourrir notre fils.

— Je suis désolé.

— Je sais que tu l’es maintenant.

— Je t’aime.

Claire eut un mouvement presque imperceptible de la tête.

— Peut-être. Mais l’amour que tu prétends avoir pour moi ne t’a pas empêché de me mentir. Et l’amour que tu portes à Léo ne t’a pas empêché de décider de son avenir sans même me consulter.

Julien baissa les yeux vers le sol.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

C’était la question qu’elle avait attendue.

Pas parce qu’elle voulait lui donner une liste d’ordres, mais parce qu’elle voulait enfin savoir s’il était capable de comprendre qu’une décision devait lui appartenir.

Claire s’assit sur le canapé, Léo toujours dans les bras.

— Je veux que tu choisisses.

Il releva la tête.

— Choisir quoi ?

— Entre continuer à construire ta vie comme si les autres étaient des pièces que tu pouvais déplacer, ou accepter que ta femme, ton fils et tes associés soient des personnes qui ont leur propre volonté.

— Ce n’est pas aussi simple.

— Non. Ce ne l’est pas.

Elle posa doucement Léo dans son couffin.

— Tu vas devoir répondre de ton infidélité. Tu vas devoir expliquer aux Vautrin ce que tu leur as promis. Tu vas devoir faire examiner le montage financier et accepter que certaines décisions échappent à ton contrôle. Et si nous voulons encore essayer de sauver notre mariage, il faudra que tu acceptes une thérapie de couple, une transparence réelle et du temps. Beaucoup de temps.

Julien s’assit en face d’elle.

— Et si je refuse ?

— Alors nous nous séparerons. Les modalités concernant Léo seront examinées dans le cadre approprié, en tenant compte de son intérêt et de sa sécurité. Je ne vais pas utiliser notre fils pour te punir, mais je ne vais pas non plus l’exposer à un conflit permanent pour préserver les apparences.

Il regarda le couffin.

Léo remua les mains dans son sommeil, ignorant tout des documents, des entreprises et des décisions qui avaient été prises en son nom.

Julien sentit soudain l’absurdité de ce qu’il avait fait.

Il avait voulu que son fils représente la continuité de son empire. Il n’avait même pas pris le temps de se demander quel père il voulait être pour lui.

— Je ne veux pas perdre mon fils, murmura-t-il.

— Alors commence par ne plus le considérer comme quelque chose que tu peux perdre ou posséder.

Elle s’approcha du couffin et réajusta la couverture.

— Léo n’est pas un enjeu. C’est un enfant.

Julien se passa les mains sur le visage. Lorsqu’il les retira, ses yeux étaient rouges.

— Je vais mettre fin à ma relation avec Élodie.

Claire ne répondit pas.

— Je vais demander une révision complète du protocole. Je parlerai à Henri. Et je prendrai rendez-vous avec un thérapeute.

— Fais-le parce que tu comprends ce que tu as fait, pas parce que tu crois que cela me fera revenir.