Pendant les trois jours qui suivirent, Élise devint la femme que Thomas croyait avoir fabriquée.

Elle oubliait volontairement où elle avait posé ses lunettes. Elle demandait deux fois à quelle heure ils devaient dîner. Lorsque Geneviève lui parlait des documents, elle fronçait les sourcils avec une hésitation soigneusement dosée.

Thomas se détendait à vue d’œil.

Le troisième soir, il posa une assiette devant elle et lui sourit.

— Tu vois ? Quand tu acceptes de te laisser aider, tout devient plus simple.

Élise baissa la tête.

— J’ai peur de faire une erreur.

— C’est pour cela que je suis là.

Il lui prit la main.

Elle eut presque envie de rire.

Pendant des années, cette main avait été pour elle celle d’un homme qui la soutenait. Désormais, elle voyait surtout celle qui cherchait à prendre le contrôle de sa vie.

— Demain, nous irons chez le notaire, annonça Thomas. Il nous expliquera tout et tu seras rassurée.

— Et si je ne comprends pas ?

— Tu n’auras rien à comprendre. Tu me fais confiance, n’est-ce pas ?

Élise releva lentement les yeux.

— Bien sûr.

Il l’embrassa sur le front avant de retourner dans son bureau.

Dès qu’elle entendit la porte se fermer, elle sortit son téléphone de secours.

Un nouveau message de Claire l’attendait.

« J’ai vérifié les photographies. Le fichier a été créé le 12 février sur un ordinateur associé à la société de Thomas. Mais ce n’est pas le plus inquiétant. Il existe une autre version du document. Il faut que tu viennes me voir sans utiliser ton téléphone habituel. »

Élise relut le message.

Une autre version.

Elle enfila un manteau, prétendit avoir besoin de marcher et quitta l’appartement sans prévenir Thomas. Elle ne prit ni son ordinateur ni son téléphone personnel.

Claire l’attendait dans un petit bureau de consultation juridique, à deux rues de son ancien cabinet.

Lorsqu’Élise entra, son ancienne associée ne chercha pas à la prendre dans ses bras. Elle lui tendit simplement une tasse de café et désigna une chaise.

— Raconte-moi tout. Depuis le début. Même les détails qui te paraissent insignifiants.

Élise parla pendant près d’une heure.

Les rendez-vous médicaux organisés sans son accord. Les remarques sur sa mémoire. Les appels auxquels Thomas répondait à sa place. Les documents. La procuration. Le projet de mandat de protection future.

Claire prit des notes sans l’interrompre.

Lorsqu’Élise eut terminé, elle posa son stylo.

— Je ne vais pas te dire que tu es folle, parce que rien de ce que tu viens de raconter ne permet de conclure cela. Mais je ne vais pas non plus te promettre que nous avons déjà la preuve d’une fraude. Nous allons établir les faits.

Elle ouvrit un dossier sur son ordinateur.

— La date du 12 février est un indice. Elle ne prouve pas, à elle seule, qui a créé le document ni pourquoi. En revanche, elle nous donne une piste.

Claire avait contacté, avec les précautions nécessaires, un confrère spécialisé en contentieux patrimonial. Celui-ci avait identifié plusieurs éléments à vérifier : les pouvoirs que les documents permettraient réellement de conférer, les éventuelles démarches déjà engagées auprès des banques et les liens entre Thomas et les professionnels mentionnés dans le dossier.

Puis Claire fit apparaître une seconde page.

— Élise, regarde ça.

Il s’agissait d’une demande de renseignements adressée plusieurs mois auparavant à un établissement financier qui détenait une partie des titres hérités de Michel Varenne.

Le nom de Thomas figurait dans la rubrique consacrée au représentant potentiel.

Élise sentit son estomac se nouer.

— Je n’ai jamais autorisé cette demande.

— C’est justement ce que nous devons vérifier. Il faut obtenir les pièces originales et savoir sur quelle base la banque a été sollicitée.

Claire agrandit ensuite une ligne située au bas du document.

Une référence de dossier.

Elle la reconnut immédiatement.

Elle appartenait à une société de conseil patrimonial dans laquelle Thomas avait travaillé avant de créer sa propre structure.

— Il connaissait déjà mon patrimoine ? demanda Élise.

— C’est possible. Mais nous devons distinguer ce qu’il savait légalement dans le cadre de ses activités de ce qu’il aurait pu utiliser à des fins personnelles. Pour le moment, nous n’avons pas suffisamment d’éléments pour affirmer qu’il a préparé ton mariage en vue de ton héritage.

Élise se frotta le front.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Claire se pencha vers elle.

— D’abord, tu ne signes rien. Ensuite, nous sécurisons tes comptes et tes titres avec les établissements concernés, après avoir vérifié les modalités et les risques. Nous examinons également les documents successoraux avec ton notaire. Et surtout, nous gardons une trace de tout ce qui se passe.

Elle marqua une pause.

— Enfin, nous préparons un plan pour que tu puisses quitter cet appartement sans te mettre en difficulté si Thomas réagit mal.