Élise regarda son ancienne associée.
— Tu crois qu’il pourrait devenir dangereux ?
— Je ne peux pas prédire ce qu’il fera. Mais quelqu’un qui tente de limiter ton autonomie mérite qu’on prenne ta sécurité au sérieux.
Pour la première fois depuis des mois, Élise sentit qu’elle n’avait pas besoin de défendre son propre jugement à chaque phrase.
Elle n’était pas obligée de convaincre quelqu’un qu’elle avait le droit de poser des questions.
Elle pouvait simplement chercher la vérité.
Le lendemain matin, Thomas l’emmena chez le notaire.
Le cabinet se trouvait dans un immeuble ancien du boulevard Haussmann. Geneviève les attendait déjà dans la salle de réunion, vêtue d’un tailleur beige et d’un collier de perles.
Sur la table reposaient trois exemplaires des documents.
Le notaire, maître Philippe Arnaud, les accueillit avec courtoisie.
— Madame Varenne, votre mari m’a expliqué que vous souhaitiez mettre en place certaines mesures pour faciliter la gestion de votre patrimoine.
Élise s’assit.
— J’aimerais que vous m’expliquiez chaque document séparément, notamment les conséquences d’une signature et les conditions de révocation.
Thomas tourna la tête vers elle.
Un bref éclair de contrariété traversa son visage.
— Bien sûr, répondit le notaire.
Il commença par la procuration bancaire. Puis il détailla le mandat de gestion et les pouvoirs qu’il conférerait à Thomas. Enfin, il aborda le projet de mandat de protection future.
À mesure qu’il avançait, Élise comprenait mieux ce qui la dérangeait.
Les documents n’avaient pas tous le même effet juridique. Certains pouvaient être limités ou révoqués dans des conditions précises. D’autres nécessitaient des formalités particulières et ne produisaient pas automatiquement leurs effets simplement parce qu’ils étaient signés.
Mais leur ensemble aurait donné à Thomas des moyens considérables d’intervenir dans ses affaires.
— Pourquoi avez-vous besoin de tous ces pouvoirs ? demanda-t-elle.
Thomas posa sa main sur son avant-bras.
— Parce que tu es épuisée, mon amour.
Elle retira doucement son bras.
— Ce n’est pas une réponse.
Geneviève intervint aussitôt.
— Élise, nous avons passé des semaines à essayer de t’aider. Tu ne peux pas continuer à voir une menace derrière chaque geste.
Élise se tourna vers elle.
— Je ne vois pas une menace derrière chaque geste. Je demande pourquoi des documents préparés en février me concernant ont été conservés pendant des mois sans que je sois informée de leur existence.
Le silence tomba dans la pièce.
Le notaire leva les yeux de son dossier.
— Février ?
Élise posa devant lui la photographie de la page 6.
— Cette date correspond à la création du fichier. J’aimerais savoir qui vous a transmis le projet initial et à quelle date vous avez été sollicité.
Thomas se redressa.
— Tu as fouillé mes affaires ?
— Ce sont des documents qui me concernent.
— Tu n’es pas dans ton état normal, Élise !
La phrase sortit trop vite.
Trop fort.
Le notaire posa son stylo.
— Monsieur Delmas, je vous demanderai de ne pas interrompre votre épouse. Madame Varenne a parfaitement le droit de demander des explications avant de signer un acte.
Thomas se tut.
Pour la première fois depuis des mois, un tiers refusait de traiter les questions d’Élise comme les symptômes d’un problème.
Le notaire examina la page, puis consulta son dossier.
— Je vais devoir vérifier l’origine de cette version et les échanges ayant précédé sa préparation. En attendant, aucune signature ne sera recueillie aujourd’hui.
Geneviève serra les lèvres.
Thomas, lui, se leva brusquement.
— C’est ridicule. Nous reviendrons quand elle sera plus calme.
Élise ne bougea pas.
— Je suis parfaitement calme.
Il la fixa, et elle aperçut quelque chose qu’elle n’avait plus vu depuis longtemps : la peur de perdre le contrôle.
Ce soir-là, Thomas ne lui adressa presque pas la parole.
Il dîna seul, puis s’enferma dans son bureau. Élise entendit plusieurs appels téléphoniques, des pas rapides et, à deux reprises, le bruit d’un tiroir qu’on ouvrait violemment.
Vers vingt-trois heures, il entra dans la chambre.
— Qui t’a aidée ?
Élise releva les yeux de son livre.
— Pour quoi ?
— Ne joue pas à ça avec moi. Tu as parlé à quelqu’un. Tu as montré les documents à quelqu’un.
Elle referma le livre.
— J’ai demandé un avis juridique indépendant.
Son visage se crispa.
— Tu n’avais pas besoin de faire ça dans mon dos.
— Tu m’as demandé de signer des documents qui concernent mon patrimoine sans m’expliquer pourquoi ils existaient depuis février.
Il s’approcha du lit.
— Tu ne comprends pas ce que tu es en train de faire. Tu vas détruire notre couple pour une date sur une feuille.
Élise sentit une ancienne peur remonter en elle. L’habitude de s’excuser. De chercher la bonne phrase pour apaiser l’homme qui se tenait devant elle.
Mais elle ne s’excusa pas.