L’homme referma la porte derrière lui et posa l’enveloppe brune devant la notaire.
— Je m’appelle Pavel Sokolov. Je représente la banque qui a financé une partie de cet achat. Et je crois que vous êtes sur le point de signer un document fondé sur de fausses déclarations.
Nina Petrovna se redressa immédiatement.
— C’est ridicule. Cet appartement appartient à mon fils et à sa femme. Nous sommes ici pour régler une affaire familiale.
Pavel ne la regarda même pas.
— Madame, une affaire familiale ne permet pas de transférer un bien immobilier sans le consentement éclairé de son propriétaire.
Sergueï se passa la main sur le front.
— Pavel, nous pouvons parler dehors.
— Non. Vous m’avez demandé de vous fournir une attestation concernant ce logement. Lorsque j’ai vérifié les archives, j’ai découvert une anomalie qui devait être signalée avant toute signature.
La notaire ouvrit l’enveloppe et en sortit plusieurs photocopies.
Je reconnus aussitôt le premier document : le contrat d’achat de notre appartement.
J’avais encore en mémoire ce jour où Sergueï et moi avions signé chez le notaire, cinq ans plus tôt. Nous avions mangé des pâtisseries bon marché sur un banc devant l’immeuble et ri en imaginant la couleur des rideaux de notre future chambre.
À l’époque, il m’avait embrassée sur le front en me promettant que cet endroit serait notre refuge.
Je ne savais pas encore que, des années plus tard, il essaierait de m’en chasser.
— Voici le document original enregistré lors de l’achat, expliqua la notaire. Et voici la demande de transfert que vous m’avez transmise hier.
Elle plaça les deux feuilles côte à côte.
— Les informations ne concordent pas.
Nina se pencha.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
La notaire pointa une ligne.
— Dans la demande de transfert, monsieur Sergueï affirme que les fonds ayant servi à acquérir le bien provenaient principalement de son patrimoine personnel. Or, les documents bancaires montrent une contribution importante de madame Maria, issue d’un héritage reçu de sa grand-mère.
Je sentis mon cœur ralentir.
Le petit carnet orange que j’avais apporté contenait précisément les notes de ma grand-mère : les sommes qu’elle m’avait léguées, les dates et les références des virements.
Sergueï connaissait l’existence de cet argent. Il savait que j’avais utilisé une grande partie de cet héritage pour acheter notre appartement.
Pourtant, il avait présenté une demande qui minimisait ma contribution.
— Ce n’est qu’une erreur administrative, balbutia-t-il.
Pavel ouvrit un autre document.
— Une erreur administrative ne suffit pas à expliquer pourquoi vous avez demandé un transfert à titre gratuit au profit de votre frère, tout en déclarant que votre épouse avait déjà donné son accord.
Je tournai lentement la tête vers mon mari.
— Tu as déclaré que j’étais d’accord ?
Il détourna les yeux.
— Je pensais que tu finirais par accepter.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
— Maria, ne fais pas de scène ici.
La notaire posa son stylo.
— Il n’y aura aucune signature aujourd’hui. Je dois vérifier les documents et déterminer si une déclaration inexacte a été faite dans le cadre de cette demande.
Nina se leva brusquement.
— Vous n’allez tout de même pas empêcher une famille d’aider un bébé !
— Personne n’empêche votre fils d’aider son frère, répondit calmement la notaire. Mais il ne peut pas disposer d’un bien immobilier sans respecter les droits de son épouse.
Nina se tourna vers moi.
— Tu vois ce que tu provoques ? À cause de toi, Igor et Elena risquent de se retrouver à la rue !
Je sentis la colère monter, mais cette fois, je ne baissai pas les yeux.
— Je n’ai jamais refusé d’aider Igor. J’ai refusé de lui céder mon logement sans mon accord. Ce n’est pas la même chose.
Un silence pesant s’installa.
L’homme qui venait d’entrer reprit la parole.
— Il y a également un autre point. La semaine dernière, monsieur Sergueï a demandé des renseignements sur un crédit garanti par la valeur de cet appartement. Il voulait savoir s’il était possible de financer l’achat d’un autre bien au nom de son frère.
Je regardai mon mari avec incrédulité.
— Tu voulais utiliser notre appartement comme garantie pour acheter un logement à Igor ?
— Je cherchais une solution ! cria-t-il. Tu ne comprends pas ce que ma famille traverse !
— Et tu pensais résoudre leurs problèmes en mettant notre toit en danger ?
Il se tut.
Pour la première fois, Nina semblait incapable de trouver une réponse à ma place.
La notaire nous demanda de rester quelques minutes afin de terminer l’examen des pièces. Pendant ce temps, j’ouvris mon carnet orange. Entre deux pages, je retrouvai une petite feuille pliée en quatre, écrite de la main de ma grand-mère.
Je l’avais presque oubliée.