Alain recula d’un pas.
Dix-huit mois.
Il répéta mentalement ces deux mots, incapable de leur donner un sens.
Pendant dix-huit mois, Claire avait respiré, mangé, dormi quelque part à quelques kilomètres de lui. Pendant dix-huit mois, il avait continué à déposer des fleurs sur une tombe qui ne contenait peut-être même pas le corps de sa fille.
Et Thomas le savait.
— Pourquoi ? demanda-t-il enfin. Pourquoi ne m’as-tu pas appelé ?
Claire baissa les yeux vers ses mains.
— Papa, assieds-toi, s’il te plaît.
— Non. Je veux comprendre.
Sa voix tremblait tellement qu’il dut s’interrompre.
La psychologue s’approcha doucement.
— Monsieur Mercier, votre fille est encore en convalescence. Cette conversation risque d’être éprouvante pour elle. Nous pouvons vous installer dans une salle calme, si elle est d’accord.
Alain regarda Claire.
Elle hocha faiblement la tête.
Ils entrèrent dans une petite pièce aux murs crème, avec une fenêtre donnant sur les pins. Claire s’installa dans un fauteuil. Alain prit place en face d’elle, sans parvenir à détacher ses yeux de son visage.
Il avait tant de questions qu’il ne savait plus laquelle poser en premier.
Claire, elle, semblait chercher le courage de prononcer la première phrase.
— Je n’ai pas été victime d’un accident comme Thomas te l’a raconté.
Alain se raidit.
— Quoi ?
— La voiture a bien quitté la route, cette nuit-là. Mais je n’étais pas censée être au volant.
Elle prit une inspiration difficile.
— Thomas conduisait.
Alain sentit son sang se glacer.
— Il m’avait dit que tu étais seule dans la voiture.
— Je sais.
Claire ferma les yeux quelques secondes.
— Nous nous étions disputés. J’avais découvert qu’il avait contracté plusieurs emprunts en utilisant des documents dont je n’avais jamais eu connaissance. Une partie de l’argent provenait de comptes ouverts à mon nom. Quand je lui ai demandé des explications, il m’a accusée de vouloir détruire notre famille.
Elle s’interrompit.
— Je voulais partir. Je voulais emmener Léa chez toi le lendemain matin.
Alain serra les poings.
— Et l’accident ?
— Nous roulions sur l’A7. Il pleuvait énormément. Je lui ai demandé de s’arrêter parce que j’avais peur. Il a refusé. Nous avons commencé à nous disputer. Puis la voiture a quitté la chaussée.
Elle porta une main à sa tempe.
— Je me souviens du choc. Du bruit du verre. Ensuite, plus rien pendant longtemps.
Alain resta silencieux.
— Quand je me suis réveillée, j’étais à l’hôpital. J’avais subi de graves blessures à la tête et plusieurs fractures. J’avais des difficultés à parler et à reconnaître certaines choses. Les médecins ne savaient pas encore quelles séquelles seraient permanentes.
— Mais tu étais vivante…
— Oui.
Sa voix se brisa.
— Et je ne savais même pas comment te retrouver.
Elle expliqua que son identification avait été compliquée par ses blessures et par les circonstances de son transfert. Les informations transmises à sa famille avaient été contradictoires. Thomas avait déclaré qu’elle était décédée, tandis que les démarches administratives et médicales avaient été prises en charge par plusieurs intervenants.
Alain l’écoutait, abasourdi.
Il voulait croire chaque mot. Pourtant, après sept années de deuil, il avait besoin de comprendre comment une telle situation avait pu se prolonger aussi longtemps.
— Comment as-tu pu disparaître pendant sept ans sans que personne ne te retrouve ?
Claire essuya ses joues.
— Au début, je n’étais pas en état de faire quoi que ce soit. J’ai changé plusieurs fois d’établissement pendant ma rééducation. J’avais des troubles de la mémoire. Je savais qui j’étais, mais je n’arrivais pas toujours à remettre les événements dans le bon ordre.
Elle marqua une pause.
— Plus tard, quand j’ai commencé à récupérer, Thomas est venu me voir.
— Et il t’a reconnue ?
— Oui. Dès le début.
Alain se leva brusquement, puis se força à se rasseoir.
— Il savait que tu étais vivante et il m’a laissé t’enterrer !
Claire ne répondit pas.
Elle n’en avait pas besoin.
La colère d’Alain se transforma en une douleur si profonde qu’il dut poser ses deux mains sur ses genoux pour se stabiliser.
— Pourquoi ne m’as-tu pas contacté dès qu’il est venu ?
— Parce qu’il m’a dit que tu ne voulais plus me voir.
Alain releva la tête.
— Quoi ?
— Il m’a montré des lettres. Des lettres qui semblaient venir de toi. Elles disaient que tu me tenais responsable de l’accident, que tu ne voulais pas que je revienne dans la vie de Léa, que tu considérais que j’avais abandonné ma fille.
— Je n’ai jamais écrit ces lettres.
— Je le sais maintenant.
Claire se mit à pleurer plus fort.
— À l’époque, je n’étais pas capable de réfléchir correctement. Je me souvenais de morceaux de notre vie, mais pas de tout. Thomas me disait que j’avais été instable, que je voulais partir avec Léa et que j’avais failli provoquer un drame. Il prétendait m’aider à récupérer.